Quel temps faisait-il lors de ...

... la 1ère bataille de la Marne (6-12 septembre 1914)

Depuis la fin août 1914, l'armée française bat en retraite, la plupart du temps sous le soleil et la chaleur malgré des épisodes orageux. Dans leurs carnets, les soldats évoquent un « soleil intenable », une « chaleur accablante », un « soleil brûlant », une « chaleur torride, ciel bleu » mais aussi des pluies les 26 et 27 août, qui font que « la route est une rivière de boue ». Début septembre, le temps est encore beau et chaud et la retraite se poursuit. Le 5 septembre, la première contre-attaque française sur l'Ourcq se passe sous le soleil et la chaleur (24 °C à Paris et à Nancy).

Les premières zones de combats sont situées au nord de Meaux, en Seine-et-Marne. Le champ de bataille suit ensuite le cours de la Marne, dans les départements de l'Aisne et de la Marne, jusqu'à Vitry-le-François, puis oblique en direction du nord-ouest jusqu'à Verdun, dans la Meuse.

Positions des armées alliées et allemandes au début de la bataille, le 5 septembre au soir.
Positions des armées alliées et allemandes au début de la bataille, le 5 septembre au soir.
Carte tirée des mémoires du maréchal Joffre, publiées à titre posthume en 1932.

Aucune station météorologique du Bureau central météorologique ne se trouve à proximité des zones de combats. Les plus proches stations sont celles de Paris à l'ouest, Nancy à l'est et Charleville au nord. Cette dernière a arrêté de diffuser ses données dès le 25 août, après sa prise par les troupes allemandes. À côté de ces stations du réseau principal, d'autres postes d'observations, comme ceux installés dans les écoles normales, collectent également des données. Malgré la guerre, certains de ces observateurs continueront à effectuer des relevés quotidiens dans les environs immédiats du champ de bataille.

Pour connaître les conditions météorologiques qui régnaient lors de la bataille de la Marne, la principale source d'information est le Bulletin quotidien international. La base de données climatologiques de Météo-France, les annales du Bureau central météorologique et les rapports de la météorologie allemande en Alsace apportent des informations météorologiques complémentaires. À partir de ces données, les climatologues de Météo-France ont reconstitué le temps qu'il faisait sur le front entre le 6 et le 14 septembre 1914.

Cette analyse a été mise en perspective avec les témoignages des hommes pris dans la tourmente. Leur vécu nous est connu par les carnets des combattants et les récits d'écrivain comme Maurice Genevoix, alors sous-lieutenant de réserve au 106e RI dans la Meuse, qui a retracé son expérience dans Ceux de 14. Les journaux des marches et opérations, tenus par tous les régiments de l'armée française, fournissent eux aussi de précieuses informations.

 

  6 septembre 7 septembre 8 septembre 9 septembre 10 septembre 11 septembre 12 septembre
Temps sensible Beau et chaudbeau et chaud Chaud et lourdchaud et lourd Lourd avant l'arrivée de pluieslourd avant l'arrivée de pluies Lourd. Des orages dans la soirée et la nuitlourd, des orages dans la soirée et la nuit Pluies éparsespluies éparses Frais et pluvieuxfrais et pluvieux Frais et pluvieuxfrais et pluvieux
Températures 
minimales (°C)
11 à 14 13 à 17 14 à 16 13 à 15 11 à 16 10 à 13 10 à 12
Températures 
maximales (°C)
25 à 29 27 à 30 25 à 27 21 à 30 20 à 21 19 à 22 17 à 19
Vent faible faible faible faible avant les orages faible assez fort à fort assez fort à fort

 

6 septembre 1914 : chaleur généralisée

La carte de la situation générale du bulletin quotidien pour le 6 septembre à 7 h du matin montre la présence d'un vaste anticyclone centré sur la mer du Nord imposant des conditions anticycloniques sur toute l'Europe. Le Bureau central météorologique prévoit le matin un « temps beau et chaud ». On relèvera effectivement de 21 à 29 °C sur l'ensemble du territoire, avec des températures comprises entre 25 et 29 °C sur le champ de bataille. À Paris, il fait 25 °C, une température supérieure de 2,5 °C aux normales de saison. Dans ses écrits, Maurice Genevoix indique la présence du soleil après une nuit fraîche.

Bulletin international du 6 septembre 1914 © Météo-France
Bulletin international du 6 septembre 1914. © Météo-France

7 septembre : la chaleur persiste

L'anticyclone descend vers l'Europe centrale et le temps reste beau malgré la présence de bancs de brouillards matinaux, vite balayés par le soleil. De fortes rosées matinales sont signalées à Paris par la météorologie française, dans la Meuse par Genevoix et à Strasbourg par les services météorologiques allemands. Les températures sont encore plus élevées que la veille : on relève 28 °C à Paris (4,7 °C au-dessus des normales), 29 °C à Dunkerque, 30 °C à Châlons-sur-Marne et 27 °C à Nancy. La situation météorologique commence toutefois à se dégrader sur le Sud-Ouest, avec la mise en place d'une dépression sur le golfe de Gascogne. Entre le Midi pyrénéen et la Normandie, des pluies orageuses apportent parfois des cumuls importants.

8 septembre : une chaleur lourde sur les zones de conflit

Le temps commence à changer sur l'ouest de la France. L'anticyclone faiblit légèrement mais protège encore l'est du pays tandis qu'une dépression se creuse entre la Bretagne et l'Irlande. La pluie arrive d'abord sur la façade atlantique, puis des pluies orageuses remontent du sud vers le nord-est.
Sur le champ de bataille, il fait chaud et lourd (25 °C à Paris, 26 °C à Châlons-sur-Marne, 27,4 °C à Nancy). Dans la soirée et jusque dans la nuit, des pluies sont signalées à Paris, à Montmirail dans la Marne et à Mulhouse, par la météo allemande.

9 septembre : chaud et orageux

La dépression atlantique s'est rapprochée des côtes et est désormais centrée sur la pointe bretonne. Une nouvelle dépression s'est creusée sur le golfe du Lion. En journée, des précipitations sont observées sur la Bretagne et l'Ouest, et du Sud-Est au Nord-Est jusqu'en Alsace.

S'il ne pleut pas à Paris, on relève 6,4 mm à Vitry-le-François et 20,4 mm à Givry-en-Argonne. Sur les zones de combats, plus on va vers l'est, plus les cumuls sont importants. Dans la Meuse, Genevoix indique : « Il fait lourd, une chaleur énervante et malsaine. » Dans la soirée et la nuit, des orages sont signalés à Besançon, Strasbourg et Mulhouse.

10 septembre : une journée de transition

La dépression bretonne se comble et l'anticyclone s'éloigne encore vers l'est. L'ensemble du pays se retrouve dans un « marais barométrique ». Les prévisions du BCM se révèlent encore assez exactes, avec des précipitations du Sud-Ouest au Nord-Est et un temps plus chaud sur le Centre et le Sud. La météo allemande relève, quant à elle, des pluies à Strasbourg dans l'après-midi. Sur le champ de bataille, le ciel est variable avec des pluies par endroits. Genevoix signale une pluie « fine maintenant, drue, opiniâtre ». Le 129e RI, à Passy-sur-Marne dans l'Aisne, subit lui aussi de la pluie l'après-midi et un temps froid. Des relevés font état de cumuls de 0 à 4 mm sur l'ouest du champ de bataille mais plus importants dans la Meuse (17,2 mm à Demange-aux-Eaux entre Saint-Dizier et Nancy).

Journées de transition du point de vue météorologique, les 9 et 10 septembre marquent également un tournant au niveau militaire. Au sol, l'élan de l'offensive allemande se brise en effet pendant ces deux jours et, par endroits, l'armée du Kaiser commence même à reculer.

11 septembre : changement de temps

L'armée allemande amorce un repli général, poursuivie par les armées française et britannique. Côté météo, un flux rapide de sud-ouest, tournant à l'ouest-nord-ouest, se met en place. Il est piloté par une dépression sur le nord de l'Écosse et un anticyclone s'étendant des Açores à la péninsule Ibérique. Une perturbation balaie la France d'ouest en est, générant en soirée et pendant la nuit des pluies diluviennes sur le champ de bataille. Entre Bar-le-Duc et Verdun, des tranchées sont inondées. Le 129e RI, entre l'Aisne et la Marne, note laconiquement : « Pluie torrentielle. Tempête de vent. Froid. »

Les températures baissent de plusieurs degrés. Les maximales sont comprises entre 19 et 22 °C sur le champ de bataille. À Paris, on retrouve des températures conformes aux normales de saison.

Bulletin international du 11 septembre 1914 © Météo-France
Sur la carte de situation du 11 septembre à 6 h du soir (18 UTC), on peut repérer la trace du front de Dunkerque à Toulouse. La rotation du vent d'un secteur sud-sud-ouest à un secteur ouest-nord-ouest est manifeste tout comme le renforcement du vent sur les côtes de l'Atlantique et de la Manche. © Météo-France

12 septembre : arrivée d'une nouvelle perturbation dans la nuit

Après le passage de cette première perturbation, l'anticyclone ibérique se reforme partiellement mais le temps reste variable et agité avec des averses sur les zones de conflit. Dans la soirée et la nuit du 12 au 13, une nouvelle dépression arrivant de l'ouest apporte son lot de pluie, de vent et de froid aux troupes au sol. Les cumuls de précipitations atteignent par endroits 25 à 30 mm dans la Marne.

Les températures sont en forte baisse partout sauf sur la Méditerranée. On relève 17 à 18 °C au maximum sur le champ de bataille. Pour les combattants, les conditions sont très difficiles. « Les gouttes volent obliquement, fouettées par le vent d'ouest. Les hommes se plient en chien de fusil, se collent aux gerbes dressées le long desquelles l'eau ruisselle. », raconte Genevoix. Mais la bataille est gagnée : un communiqué de l'état-major annonce la victoire, à l'issue d'une des semaines les plus meurtrières de toute la guerre.

Communiqué de Joffre au ministère de la Guerre
13 septembre 1914


« Notre victoire s'affirme de plus en plus complète. Partout, l'ennemi est en retraite. Partout, les Allemands abandonnent des prisonniers, des blessés, du matériel. Après les efforts héroïques dépensés par nos troupes pendant cette lutte formidable qui a duré du 5 au 12 septembre, toutes nos armées, surexcitées par le succès, exécutent une poursuite sans exemple par son extension... Le gouvernement de la République peut être fier de l'armée qu'il a préparée. »

Les jours suivants, le flux perturbé d'ouest puis de nord-ouest se maintient, apportant des averses et du vent. La pluie et le vent accompagnent la bataille suivante qui se déroule sur l'Aisne.