Quel temps faisait-il lors de ...

... l’hiver 1916-1917

L'historien Emmanuel Le Roy Ladurie a mis en évidence combien les conditions climatiques pouvaient interférer sur l'histoire des hommes, en jouant le rôle de l'étincelle ou de la « gâchette » qui va bousculer le destin de millions de personnes(1), comme par exemple lors de la Révolution française. Cela a-t-il aussi été le cas pour l'hiver et le printemps 1917, particulièrement froids sur une grande partie de l'Europe ? Emmanuel Le Roy Ladurie a répondu à nos questions sur le sujet.

En France, alors que décembre 1916 se situait plutôt dans la normale, le premier trimestre 1917 est particulièrement froid. Les bulletins internationaux du Bureau central météorologique de France nous livrent les analyses suivantes :

« Après quelques jours exceptionnellement chauds, la température s'est abaissée régulièrement jusqu'à la fin du mois de janvier et le froid sensible, à partir du 21, est devenu très vif au cours des dernières journées … Février 1917 est remarquable par le froid exceptionnel de la première décade … Les moyennes thermiques mensuelles sont inférieures de 3 à 5 °C aux normales correspondantes … »

Les choses ne s'arrangent pas lors des mois de mars et avril. Ainsi, par exemple, « le mois de mars a été froid, très humide, avec des chutes de neige fréquentes au nord et au nord-est ... À Paris, il faut remonter à 1837 pour trouver un mois d'avril plus froid. ». Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Près du front, lors de la journée du 4 février, on relève à Châlons-sur-Marne -17,4 °C et -23,2 °C à Commercy (Meuse). À Nancy, le minimum absolu de l'hiver est relevé le 5 février 1917 avec -16,7 °C. Cet hiver glacial et ces deux premiers mois de printemps ne concernent par que la France métropolitaine. L'Allemagne, l'Italie du Nord et les pays scandinaves sont aussi touchés par ce froid intense avec des moyennes mensuelles en dessous de zéro pendant tout l'hiver.

Emmanuel Le Roy Ladurie a dans son Histoire humaine et comparée du climat(2) qualifié cet hiver de « rude ».

Extrait des Annuaires météorologiques d'Alsace et de Lorraine pour 1917. © Météo-France Températures minimales et maximales quotidiennes à Poitiers du 1er janvier au 20 février 1917. © Météo-France
Extrait des Annuaires météorologiques d'Alsace et de Lorraine pour 1917. © Météo‑France Températures minimales et maximales quotidiennes à Poitiers du 1er janvier au 20 février 1917. © Météo‑France

Météo-France : Quelles sont les conséquences de la météo en Allemagne et en France sur les récoltes, l'alimentation et la mortalité à partir de l'automne 1917 ?

E. Le Roy Ladurie : Les récoltes céréalières sont les plus affectées surtout que cet hiver froid est suivi d'un mois de mars humide. Les chiffres publiés dans l'International Historical Statistics(3) sont sans appel : les récoltes sont, en Allemagne et en France, quel que soit le type de céréales, toujours très inférieures à celles de 1916, quelquefois de plus de 30 %. Elles le sont aussi au Danemark et de façon un peu moins marquée aux Pays-Bas, pays neutres. Cela montre l'importance du fait climatique puisque ces pays ne souffrent pas du manque de main d'œuvre masculine.

En Allemagne, la situation est d'autant plus grave que le blocus total imposé par les alliés en mars 1915 ne permet pas de s'approvisionner ailleurs et que la récolte de pommes de terre de l'automne 1916 a été catastrophique(4). L'hiver 1916-1917 est d'ailleurs nommé outre-Rhin « hiver des rutabagas » car cet aliment va remplacer progressivement et partiellement les céréales dans la fabrication du pain. Les rations alimentaires sont réduites de manière drastique pour la population civile. Ainsi, le 15 avril 1917, alors que des émeutes de la faim ont éclaté, la ration de pain hebdomadaire passe de 1 350 g à 450 g(5). Les principales victimes sont les enfants et les femmes des villes allemandes ou occupées(6). Les médecins constatent, d'ailleurs, qu'un nombre croissant de femmes souffrent d'aménorrhée(7)(8). En 1917, le nombre de naissances à Berlin est inférieur à la moitié de ce qu'il était en 1913(9).  Même si l'on ne dispose pas de chiffres précis(10), on sait que la population allemande, très affaiblie, va être également très touchée par la grippe espagnole.

Carte de production de seigle de 1916 à 1917. © MétéoFrance, Hakim Mamor Carte de production d'avoine de 1916 à 1917.
© Météo
France, Hakim Mamor

Météo-France : Les conséquences de cette « mauvaise météo » ont-elles jouées sur l'issue du conflit ?

Karl Liebknecht, dirigeant de la Ligue spartakiste. © G. G. Bain -Library of Congress
Karl Liebknecht.
© G. G. Bain, Library of Congress

E. Le Roy Ladurie : Dès mai 1916(11), les thèses de la « Ligue spartakiste » (Spartakusbund) incarnée par Rosa Luxemburg (1871-1919) et Karl Liebknecht (1871-1919), hostiles au conflit, trouvent une résonance dans les privations qui sont imposées au peuple allemand. Les émeutes et grèves d'avril 1917 portent les prémices de la révolution allemande (Novemberrevolution) de 1918(12). Après l'échec de l'offensive allemande du printemps 1918, les généraux allemands Paul von Hindenburg (1925-1934) et Erich Ludendorff (1865-1937) savent que l'armée allemande ne peut plus gagner la guerre et vont entamer des négociations. Parallèlement, la tension sociale monte.

Rosa Luxemburg en 1915. © Bundesarchiv
Rosa Luxemburg en 1915.
© Bundesarchiv

Le 9 novembre 1918, Guillaume II est contraint à l'abdication et à l'exil vers les Pays- Bas. La république de Weimar est proclamée(13). Le 10 novembre, un gouvernement révolutionnaire, appelé Conseil des commissaires du peuple, est créé. Dirigé conjointement par Hugo Haase (1863-1919) et Friedrich Ebert (1871-1921), le nouveau pouvoir demande l'armistice le 11 novembre 1918 pour se consacrer au rétablissement de l'ordre et pour éviter la contagion communiste russe. Les émeutes se poursuivront jusqu'en 1920 avec, notamment, en janvier 1919 la révolte spartakiste de Berlin, pendant laquelle Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht sont assassinés. La thèse(14) du « coup de poignard dans le dos »  (Dolchstoßlegende) faisant porter aux sociaux-démocrates et aux communistes la responsabilité de l'armistice de 1918 sera reprise par Hitler dans Mein Kampf(15).

Les émeutes du 9 novembre 1918 à Berlin. © Bundesarchiv
Les émeutes du 9 novembre 1918 à Berlin. © Bundesarchiv

On ne peut donc pas dire que les conditions météorologiques de l'hiver 1916-1917 ont été déterminantes mais, cumulées aux pressions liées à la guerre et au blocus imposé par les alliés, elles ont contribué à rendre insupportable la vie quotidienne du peuple allemand, à le pousser à la révolte et à concrétiser la demande d'arrêt des hostilités.


(1) Interview d'Emmanuel Le Roy Ladurie pour L'Express le 2 février 2015.

(2) Le Roy Ladurie E., 2009 : Histoire humaine et comparée du climat, tome 3. Le réchauffement de 1860 à nos jours. p. 112-128, Éditions Fayard, Paris.

(3) Mitchell B. R., 1998 : International Historical Statistics :Europe 1750-1993. p. 203-416, Éditions Plagrave Macmillan, UK, ISBN : 978-1-349-14737-3.

(4) Chassaigne P., 2003 : Les sociétés, la guerre, la paix : 1911-1946. Éditions Sedes.

(5) Broué P., 1971 : Révolution en Allemagne, 1917-1923. Éditions de Minuit.

(6) Vandenbussche R., 2014 : Lille dans la main allemande, Cahiers Bruxellois - Brusselse Cahiers, 1F/2014 (XLVI), p. 109-123.

(7) Le Roy Ladurie E., 1969 : L'aménorrhée de famine (XVIIe-XXe siècles), Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 24e année, N. 6, p. 1589-1601.

(8) De nombreuses études de médecins allemands sont conservées à la Bibliothèque de l'Académie nationale de médecine alors qu'il ne semble pas exister d'informations sur ce point en France. Pas de cas justifiant une étude, censure ou pudeur patriotique ?

(9) Scriba A., 2014 : Berlin pendant la guerre 1914-1918, Cahiers Bruxellois - Brusselse Cahiers, 1F/2014 (XLVI), p. 181-197.

(10) On estime entre 2 et 3 millions de morts en Europe occidentale, desquels il faut déduire les 410 000 morts français et les 222 000 morts britanniques.

(11) Chanoir Y., 2014 : Une société à l'épreuve de la guerre.

(12) Broué P., 1971 : Révolution en Allemagne, 1917-1923. Éditions de Minuit.

(13) Möller H., 2005 : La République de Weimar. Éditions Tallandier, Paris.

(14) Jardin P., 2006 : Aux racines du mal : 1918, le déni de la défaite. Éditions Tallandier, Paris.

(15) Adolf Hitler, Mein Kampf, chapitre X, « Les causes de la débâche ». Nouvelles Éditions latines, 1934, p. 223.