Météo et armées

La prévision météorologique

Le premier traité élémentaire de météorologie d’Alfred Angot, fondateur de la climatologie moderne et directeur du Bureau central météorologique (BCM) pendant la guerre, paraît en 1899. Son objectif : enseigner aux élèves de l’Institut national d’agronomie et de l’École supérieure de la marine les éléments essentiels en matière de météorologie. Les cinq éditions successives du traité (1899,1907, 1916, 1928, 1944) permettent de prendre la mesure de l’évolution de la prévision météorologique au cours de cette période.

Alfred Angot (3e à gauche), chef du BCM, à Londres en 1912. Il est l’auteur des traités élémentaires de météorologie dont les 5 éditions de 1899 à 1944 permettent retracer les évolutions des connaissances. © Météo-France
Alfred Angot (3e à gauche), chef du BCM, à Londres en 1912. Il est l’auteur des traités élémentaires de météorologie dont les 5 éditions de 1899 à 1944 permettent retracer les évolutions des connaissances. © Météo-France

La prévision météorologique avant la Première Guerre mondiale

En 1899, il s’agissait essentiellement de comprendre d’un point de vue physique les phénomènes météorologiques, notamment les tempêtes, de les observer d’un point de vue météorologique afin d’établir les « types de temps » dans lesquels ils se produisaient le plus souvent.

Les apports de la guerre : nouvelles observations, nouveaux principes

En 1916, le discours s’enrichit de manière spectaculaire, avec la prise en compte de l’observation en altitude. Comme le souligne alors Alfred Angot dans la préface de son traité, « les dernières années ont été fécondes pour la météorologie » avec les premiers vols aériens motorisés et surtout la guerre qui fait prendre conscience de l’importance vitale de la météorologie.

Dès 1915, plusieurs services météorologiques pour les armées sont mis en place (ils seront fusionnés en 1916 avec la création du service météorologique des armées, confié début 1917 à Philippe Schereschewsky). Les stations météorologiques sont mieux équipées et des météorologistes militaires formés pour répondre aux besoins des différentes armes, notamment en matière de prévision météorologique.

Le réseau d’observation se densifie. Ce nouveau flux d’observations régulières et pour certaines très nouvelles (données en altitude) va alimenter la réflexion sur la prévision du temps et permettre de tester sur des cas concrets de nouvelles théories, avec à la clef des progrès notables.

De nouveaux principes de prévision

Les météorologistes militaires, formés en nombre à partir de 1916, vont donc avoir pour mission non seulement d’observer mais aussi, pour certains, de prévoir le temps à venir en distinguant deux échéances : la prévision immédiate (quelques heures) et la prévision pour le lendemain et les jours suivants.

Si le traité élémentaire d’Angot constitue une base solide en fournissant des indications dans ce domaine, il s’avère insuffisant car il s’appuie sur une connaissance et une expertise climatologique du terrain incompatible, avec l’urgence de la situation. Il faut former vite, beaucoup et bien. De nouvelles méthodes de prévision, plus simples, doivent donc être élaborées.

Pour ce faire, Schereschewsky, soucieux d’explorer toutes les voies d’amélioration possible, recrute Gabriel Guilbert, lauréat du concours international de prévision de Liège en 1905, devant 23 autres concurrents. Ce dernier avait élaboré 25 règles pour la prévision du temps en utilisant comme principal « prédictant » le vent de surface. Si certaines de ses intuitions étaient particulièrement innovantes, d’autres postulats (une atmosphère conçue de plusieurs couches sans lien les unes avec les autres, par exemple), présentés comme des vérités scientifiques, sont en revanche beaucoup plus contestables. Schereschewsky confie alors à un de ses camarades polytechniciens, Philippe Werhlé, le soin de mettre en place une méthode permettant de s’affranchir en partie de la notion de types de temps prônée par le BCM, en s’appuyant sur les « noyaux de variation de pression » ou « tendances barométriques » et en intégrant dans sa réflexion les données d’altitude. Cette « méthode nouvelle de prévision des variations barométriques » fera l’objet d’une présentation à l’Académie des sciences en juin 1921.

Gabriel Guilbert, lauréat du grand prix de prévision de Liège en 1905, verra après la guerre l’abandon de ses règles de prévision. © Météo-France
Gabriel Guilbert, lauréat du grand prix de prévision de Liège en 1905, verra après la guerre l’abandon de ses règles de prévision. © Météo-France

Une autre initiative dans ce domaine est celle de G. Reboul et L. Dunoyer. G. Reboul, nommé chef de la station météorologique de Malzéville en 1916 par Jules Rouch alors en charge de la météorologie des armées, est pleinement conscient de l’importance de progresser dans ce domaine. Reboul et Dunoyer testeront donc les techniques de prévision de Guilbert avant d’élaborer leur propre méthode qui intègrera ce qu’ils pressentent de l’utilisation des données en altitude pour la prévision des variations barométriques. Le registre conservé par la bibliothèque de Météo-France montre qu’ils ont cherché à assortir chacune de leurs prévisions d’une incertitude afin de répondre aux exigences de leur commandant. Une première !

Sur le terrain, la prévision aux différents échelons

Météo-France dispose dans sa bibliothèque d’un carnet de poste d’artillerie (côte 300), daté de février-mars 1918, dont l’intérêt majeur est de présenter sur la page de gauche le temps qu’il fait et sur la page de droite les prévisions pour le lendemain faites par le BCM, par la Réserve générale d’aviation (station principale du réseau militaire), par la station météorologique de Malzéville et enfin par les météorologistes de ces postes de tranchée eux-mêmes. Les différentes prévisions ne sont pas toujours convergentes. Le verdict est donné le lendemain.

Observations et prévisions météorologiques pour le poste Lambert (côte 300) le 20 mars 1918. © Météo-France
Observations et prévisions météorologiques pour le poste Lambert (côte 300) le 20 mars 1918. © Météo-France

L’après-guerre et la révolution norvégienne

Vilhelm Bjerknes (1862-1951), président de l'Institut géophysique de Bergen (Norvège), révolutionnera le monde de la prévision météorologique après la guerre. © Météo-France
Vilhelm Bjerknes (1862-1951), président de l'Institut géophysique de Bergen (Norvège), révolutionnera le monde de la prévision météorologique après la guerre. © Météo-France

Les comptes rendus de l’Académie des sciences des années 1917 à 1922 offrent un témoignage des échanges et des controverses entre les différentes théories qui ont été élaborées et testées pendant la guerre, côté français.

En parallèle, à l’Institut de géophysique de Bergen, les Norvégiens Vilhem Bjerknes, Holvar Solberg et Tor Bergeron mettent au point une nouvelle méthode, la théorie des fronts. Celle-ci modélise le comportement de l’atmosphère à l’aide des équations de la mécanique des fluides et utilise les données en altitude des radiosondages. Présentée après guerre dans le cadre de plusieurs conférences internationales, cette méthode s’imposera partout très rapidement (en France, 1923) et révolutionnera le monde de la prévision météorologique.