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Samuel Morin, l'expérience du GIEC 3/3

02/10/2019

Samuel Morin est le responsable du Centre d'Études de la Neige du CNRM (Centre national de recherche météorologique - Météo-France / CNRS). Il a participé en qualité d'auteur au chapitre 2, dédié à la haute montagne, du rapport spécial du GIEC sur les océans et la cryosphère. Il a également pris part à la rédaction du résumé pour décideurs de ce rapport spécial.
Il détaille dans cette série à la fois le contenu du rapport spécial, les enseignements que Météo-France peut en tirer et enfin évoque son expérience personnelle de rédacteur pour le GIEC.

Troisième partie : L'aventure personnelle

Première partie : le rapport spécial sur les océans et la cryosphère
Deuxième partie : les enseignements pour Météo-France

 

Vous êtes l'un des auteurs d'un rapport du GIEC. Qu'est-ce que cela représente en termes de travail, d'investissement ?
L'investissement n'est pas que professionnel, cela va au-delà. C'est personnel avant tout. On n'imagine pas, mais c'est surtout du travail les soirs et les week-ends. Je ne dis pas ça pour attendrir parce qu'évidemment, le prestige de la mission motive aussi. Je sais que beaucoup de mes collègues, ici à Météo-France, donnent énormément et ne comptent pas leurs heures sans avoir l'honneur de travailler pour le GIEC. Mais ce sont des centaines d'heures de téléconférences, des week-ends entiers passés à travailler, quatre missions au bout du monde loin de ma famille. J'ai fait de mon mieux pour faire tout ce que je devais faire. Car en fait, je me suis retrouvé la même année, à apprendre que j'étais sélectionné par le GIEC pour ce rapport, que je devais coordonner le projet européen PROSNOW, que notre proposition était retenue pour participer au projet Copernicus C3S sur le tourisme et j'étais lauréat de la médaille de bronze du CNRS. C'est beaucoup pour un seul homme d'autant que je gardais la responsabilité du Centre d'Etudes de la Neige. L'immense majorité des collègues ont été très compréhensifs avec moi.

Avez-vous songé à refuser cette mission au regard du travail qu'il fallait abattre ?
Évidement qu'un honneur pareil ne se refuse pas, mais l'ampleur du travail qui m'attendait était immense… Je savais que j'allais passer deux années difficiles et ça n'a pas raté. Tout cela n'aurait pas été possible sans le soutien et le courage de mon épouse et de mes enfants et aussi la compréhension des collègues.

Quel sujet avez-vous traité précisément sur ce rapport ?
Le chapitre dont je m'occupais, le deuxième du rapport, traitait de la haute montagne. Je devais donc couvrir une gamme assez large avec la partie météo et climat de montagne, les températures, les précipitations, la neige, les avalanches, le tourisme... Au fil du temps, je me suis retrouvé très impliqué aussi sur la partie agriculture, qui n'est pourtant pas mon sujet au départ, et sur la partie loisirs comme l'alpinisme par exemple. Je me suis préoccupé aussi du permafrost et des glaciers. A la fin, j'ai même participé à la rédaction de texte sur la gouvernance des territoires de montagne. J'ai énormément appris au terme du processus. C'est une expérience,  un honneur et une chance incroyables.


« Souvent, je rentrais à 19 heures après le travail et jusqu'à 1 heure du matin, j'étais en téléconférence avec des collègues en Alaska, en Suisse et au Japon par exemple. J'enchaînais une deuxième journée en somme »


Comment se déroule la rédaction d'un chapitre ?
Pour le rapport, nous avions droit à un nombre limité de pages. Quand on vous dit que vous avez mille pages et que c'est beaucoup, en fait ce n'est rien sur le sujet. Nous aurions pu faire facilement 10  000 ou 50 000 pages peut-être. La difficulté consiste à n'en faire que mille, parce que chaque phrase est comptée, choisie avec précaution. C'est le cas pour le chapitre lui-même et c'est encore plus vrai pour le résumé pour décideurs. Sur la question de la neige, j'avais « droit » à une page et demie pour parler des changements de la neige passés et futurs sur toutes les montagnes du monde. On pourrait faire 500 pages facilement sur ce sujet. Nous nous devions de présenter les plus solides références scientifiques avec des niveaux de preuves conformes au niveau des connaissances, et de le rédiger de façon cohérente et suffisamment concise et compréhensible.

La méthode suivie pour la rédaction est extrêmement rigoureuse. Les auteurs sont lus par d'autres scientifiques qui posent mille et une questions ?
Le texte a été remis presque à zéro à trois reprises. Nous avons eu trois tours de révision. Dans chacune des vagues de révision, je devais traiter 400 ou 500 commentaires dans des délais serrés avec des interactions hebdomadaires avec les autres auteurs. Presque tous les jours, soir et week-end compris et tout ça, uniquement pour la rédaction du rapport qui compte environ 80 pages.

Vous avez également participé à la rédaction du résumé pour décideurs, ce qui est un honneur rare pour un chercheur de Météo-France ?
Quand tu es auteur-coordinateur - et il y en a deux par chapitre – c'est acquis dès le départ que tu participes au résumé pour décideurs. Ce résumé représente la substantifique moelle de la substantifique moelle que constitue le rapport lui-même. Dans le cas du SROCC, au final il fait 52 pages, ce qui est relativement long, mais sur un sujet aussi vaste, c'est difficile de faire beaucoup moins. C'est un document compact ou chaque phrase est vraiment mesurée. Les autres rédacteurs du résumé sont choisis en fonction des sujets, de la gamme d'expertise. Donc quand on m'a demandé en mars 2019 d'en faire partie, il s'agissait en effet d'un honneur suprême. Cela dit, je savais que j'allais encore passer six mois intéressants mais encore une fois avec une charge de travail phénoménale. Je l'ai accepté, parce qu'une fois dans le processus, j'étais trop intéressé pour refuser.

Une course contre la montre s'est alors engagée pour finir dans les temps ?
Exactement. Il fallait finir le rapport principal avec une limite fixée à fin mai 2019. Ensuite pour le résumé pour décideurs, nous sommes entrés dans un processus tout aussi passionnant mais encore plus éprouvant. Il convenait d'intégrer les éléments d'un chapitre à l'autre, en réfléchissant à la meilleure articulation. Comment pouvait-on rassembler des éléments d'un côté et traiter des éléments spécifiques séparément de l'autre ?
Le résumé a été rendu mi-juin et devait être relu par les gouvernements, membres du GIEC. J'ai donc choisi mes dates de vacances pour les intercaler entre l'envoi et les premiers retours des gouvernements mi-août. En revenant de vacances, on avait reçu une liste de 3000 commentaires supplémentaires à traiter, uniquement portant sur le résumé.

Apporter une réponse aux commentaires apparaît tout à la fois comme la plus grande difficulté et aussi le plus grand mérite du processus de rédaction ?
Tout à fait. Ce qu'il faut comprendre, c'est que tout au long de l'élaboration d'un rapport du GIEC,  les scientifiques qui ne sont pas d'accord ou qui souhaitent proposer d'autres formulations ont l'occasion de s'exprimer. Ils peuvent poser toutes les questions qu'ils souhaitent, proposer des ajouts, des reformulations, des suppressions, des modifications, et nous avons l'obligation d'y répondre. Sur certaines parties, chaque phrase a pris des heures de discussions entre auteurs pour répondre. Dans certaines régions, il y a peu de données scientifiques donc il faut en tenir compte pour savoir si le niveau de preuves est suffisant pour écrire quelque chose de pertinent. Parce que pour chaque phrase, le niveau de confiance, par exemple bas, moyen ou haut, doit être déterminé par les auteurs, qui sont donc tenus d'avoir une appréciation du niveau de preuve.
Pour le résumé, très souvent je rentrais à 19 heures après le travail et jusqu'à 1 heure du matin, j'étais en téléconférence avec des collègues en Alaska, en Suisse et au Japon par exemple. J'enchaînais une deuxième journée en somme. Nous relisions des articles scientifiques pour être sûrs de nous, pour qu'ensuite, nous puissions être certains que dans le résumé pour décideurs, nous avions mis le bon niveau de confiance sur chaque passage.
 

« Un rapport du GIEC ? C'est un marathon où tu cours à allure soutenue tout le long et où tu finis par un sprint »


Tout se joue enfin lors de la dernière assemblée générale où le résumé est adopté définitivement par les délégations. C'est un moment de stress intense ?
Nous nous retrouvons tous, scientifiques et délégations gouvernementales, en séance plénière. Tout le monde a passé un temps fou à éplucher le résumé et vérifier la cohérence avec le rapport sous-jacent. Notre objectif commun est de nous assurer, ligne par ligne, phrase par phrase, si le contenu du rapport final se reflète parfaitement dans le résumé. Il y a des cas, où quelques collègues ont été soumis à des questions difficiles. Les délégations jouent un rôle fondamental pour déboucher sur un texte extrêmement solide. Ce qui est prodigieux, ce sont les 200 paires d'yeux braqués sur toi, à la tribune, et sur « ta » phrase projetée sur un grand écran, surlignée en jaune. Parfois, elle passe comme une lettre à la poste. C'est ce qui m'est arrivé sur ma première phrase. Elle a été examinée, le président de séance a demandé s'il y avait des commentaires. Comme il n'y en avait pas, il a tapé du marteau et est passé à la phrase suivante. L'adrénaline monte au plus haut. Une simple phrase qui représente tant de travail est présentée et validée. C'est une grande satisfaction. Car chaque phrase a été retournée dans tous les sens… Les délégations ne lâchent rien, non pas pour nous mettre en doute forcément, mais parce qu'elles mesurent qu'au terme de ces journées, il faut pouvoir disposer d'un produit final irréprochable. Elles mesurent très bien l'impact que cela peut avoir.

Etre auteur d'un rapport du GIEC est une expérience digne d'un marathon ?
Tout à fait, c'est un marathon où tu cours à allure soutenue tout le long et où tu finis par un sprint. Pour l'anecdote, j'ai pratiqué la course à pied, régulièrement avec les collègues grenoblois, pour maintenir un équilibre,  durant ces années. J'ai donc continué à courir et je me suis même inscrit au marathon de Vienne en avril avec une collègue du CEN. Je l'ai fini, mais sans sprinter à la fin ! Disons que je n'avais pas suivi la préparation idéale...  

Qu'en as-tu retiré à titre professionnel de cette expérience ?
Je suis connu par mes collègues pour être un peu pointilleux et je pense que c'est une qualité indispensable pour un travail comme cela. Bon, j'ai parfois dû être pénible, même pour mes collègues du GIEC. Alors évidemment, après tout ça, ça ne s'est pas arrangé. Quand je vois le niveau de précision et de clarté qu'il est possible d'atteindre, je pense que je vais avoir du mal à me contenter d'approximations à l'avenir. C'est un travail qui m'a convenu parce que j'ai un souci du détail qui est relativement élevé. Pour le meilleur et le pire... Au delà, je mesure la très grande chance que j'ai eue de participer de l'intérieur à une aventure scientifique et de communication scientifique de si haute volée. J'ai beaucoup appris, tant sur le fond du sujet, que sur le processus collectif d'élaboration d'un tel document.

Ton appartenance à Météo-France a-t-elle joué un rôle important dans cette expérience ?
Oui. Le travail au contact des collègues de Météo-France qui traitent de problématiques très concrètes de ressources en eaux, de sécheresse, des risques d'avalanche, des aspects économiques de développement touristique, constitue un environnement à même de me stimuler et de me maintenir en éveil. C'est extrêmement varié et complet, d'autant plus si on y ajoute les interactions avec les autres laboratoires avec qui on collabore, et les interactions avec les acteurs de terrain (collectivités, entreprises, citoyens etc.). Sans doute que si j'étais dans un laboratoire qui ne faisait que de la physique de la neige, je n'aurais probablement pas eu d'ouverture du côté du GIEC. Alors évidemment, je suis l'auteur mais je l'ai fait au nom d'une communauté scientifique très large qui inclut les collègues de Météo-France avec qui j'interagis au quotidien. J'ai donc bénéficié des échanges que j'ai avec eux, de leurs connaissances, comme par exemple nos travaux avec la Direction de la Climatologie et des Services Climatiques sur le climat dans les Pyrénées  ou avec les services opérationnels de prévision en montagne… Tout cela m'a nourri tout au long du processus.

Actualité par Météo-France