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L'étude des impacts du changement climatique en Europe

09/12/2009

Entretien avec Stéphane Hallegatte, économiste et ingénieur à Météo-France, un des auteurs français du rapport du GIEC 2007 (Groupe 2 : conséquences des changements climatiques, analyse de la vulnérabilité des systèmes socio-économiques et adaptation).

 

Quels seront les impacts des changements climatiques sur nos sociétés ?

Stéphane Hallegatte : Les impacts sur les sociétés seront très hétérogènes : certains pays ou régions seront touchés plus que d'autres et, à l'intérieur de chaque pays, des catégories sociales ou des régions plus que d'autres. Les impacts les plus immédiats viendront sans doute du manque d'eau douce dans plusieurs régions du monde, notamment dans le bassin Méditerranéen, avec des conséquences sur l'agriculture et la disponibilité en eau pour la production électrique et la consommation domestique. Il est probable que la gestion de l'eau deviendra plus difficile. La production agricole mondiale devrait se maintenir, mais des diminutions locales pourraient poser des problèmes de sécurité alimentaire. Il ne faut pas oublier que le secteur économique de l'agriculture occupe entre 60 et 80% de la population dans les pays en voie de développement. Le choc économique pourrait aussi être brutal, et une accélération de l'exode rural pourrait en résulter, les agriculteurs ruraux cherchant de nouveaux emplois en ville.

La montée du niveau de la mer va rendre inhabitables des zones à forte densité de population, comme le bassin du Nil ou le Bangladesh. En l'absence de politique de protection, des migrations massives sont possibles, jusqu'à 200 millions de personnes en 2050 pour les études les plus pessimistes. Pour éviter ou gérer les migrations, un besoin de construction d'infrastructures là où ces populations s'installeront, le développement d'activités économiques pour les faire vivre, l'intégration parmi la population déjà installée. Les déstabilisations politiques pourraient être non négligeables dans les pays aux institutions les plus fragiles.

Quels sont les autres grands risques identifiés à l'échelle du globe ?

Stéphane Hallegatte : Parmi les autres impacts, on peut aussi citer : l'évacuation des petites îles si leurs ressources en eau se salinisent à cause de la montée du niveau de la mer, la perte des activités liées à des écosystèmes fragiles (coraux, sites naturels exceptionnels, etc.), les catastrophes naturelles (cyclones tropicaux, pluies intenses, etc.). Globalement, le changement climatique constituera un obstacle supplémentaire important au développement des pays les plus pauvres.
Enfin, la rapidité du changement climatique risque de provoquer des conséquences écologiques comme l'extinction de nombreuses espèces. Certaines études prédisent la disparition de 20 à 30% des espèces de la planète. Certaines de ces disparitions auront des conséquences sur l'Homme mais, même si elles n'en avaient pas, il serait légitime de chercher à éviter une telle catastrophe écologique.

Les habitants d'Europe sont-ils vulnérables ? De quelle façon ?

Stéphane Hallegatte : En Europe, la vulnérabilité tient principalement à deux facteurs : les événements extrêmes et les infrastructures. Aujourd'hui, on observe clairement une forte augmentation de la température en Europe, et on voit déjà des changements significatifs dans les écosystèmes : migration d'espèces, floraisons précoces, etc. La probabilité de certains événements extrêmes (canicule, sécheresse) semble déjà avoir augmenté, même s'il est impossible de dire qu'un événement donné est "causé" par le changement climatique. Pour d'autres types d'événements (tempêtes, pluies intenses, etc.) aucune tendance n'a été démontrée et il n'y a pas de certitudes sur leur évolution future.

Des canicules plus nombreuses ou des sécheresses plus intenses auraient des conséquences humaines et économiques significatives. On estime ainsi à 70 000 le nombre de décès supplémentaires en Europe imputable à l'épisode de canicule d'août 2003. Et son coût économique est estimé à 13 milliards d'euros. Même si des stratégies d'adaptation (climatisation, mobilisation des services de santé, vigilance envers les plus fragiles…) pourront limiter le nombre de décès et le coût, de tels événements ne seront pas sans conséquences.

Avec le réchauffement, nos infrastructures ne seront plus adaptées. Si un été conforme à la normale saisonnière en 2080 ressemble à celui de 2003, les habitations françaises devront être modifiées : meilleures isolation et conception si on s'y prend suffisamment tôt, climatisation généralisée si on n'anticipe pas ce besoin. La même chose vaut pour l'ensemble de nos infrastructures lourdes, comme la gestion des eaux, la protection contre les inondations, la production électrique, les infrastructures portuaires, etc.

Aussi, le partage de l'eau devra être discuté : si les ressources en eau diminuent de 20% dans le Sud-Ouest de la France, ce qui est tout à fait possible, il faudra décider si l'agriculture doit s'orienter vers une consommation d'eau plus faible, si la production électrique doit diminuer dans la région, ou si des investissements considérables sont mis en place pour stocker et transporter de l'eau dans cette région. Le changement climatique va demander à certains territoires de se réinventer, de s'orienter vers de nouvelles activités. Il faudra que des processus politiques soient mis en place, notamment à l'échelle territoriale, pour accompagner et piloter les transformations rendues nécessaires par le changement climatique.

Le changement climatique risque également de frapper durement certains pays en voie de développement, notamment au Moyen-Orient et en Afrique. Il ne faut pas croire que l'Europe ne verra pas de répercussions de ces impacts à l'extérieur de ses frontières.

Actualité par Météo-France