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Journal de Terre Adélie - Une aventure inoubliable

20/01/2010

Météo-FranceJanvier 2010 : Une aventure inoubliable

Avec le printemps austral (octobre et novembre), un réchauffement brutal s'est opéré associé au rallongement du jour jusqu'à la disparition progressive de l'obscurité. Cette rapide transformation constitue à mes yeux un des événements extraordinaires de cet hivernage. Fin octobre, subsistait une pénombre de quelques heures. Depuis fin novembre, il fait parfaitement clair toute la nuit, même lorsque le soleil est passé derrière le continent durant 2 ou 3 heures.

La vie a repris ses droits sur l'archipel avec le retour de la faune estivale. Le 18 octobre, nous avons repéré quelques manchots Adélie, arrivés en éclaireurs. Peu après, ils ont convergé massivement, jusqu'à 40 000 individus en une dizaine de jours. Ces oiseaux d'à peine 60 cm pour 3,5 (en période de jeûne) à 5 kg vivent tout autour du continent antarctique et portent le nom du lieu où ils ont été découverts.

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Arrivée du printemps en Terre Adélie :
des rivières apparaissent sur la banquise
Le 8 novembre 2009
Les manchots Adélie de retour sur l'archipel
Géologie couvent sur leur nid de cailloux
Le 20 décembre 2009

Le 24 septembre, le départ est devenu concret avec l'annonce des dates d'embarquement sur l'Astrolabe de chaque hivernant. Je fais partie du 3ème voyage fixé le 22 janvier avec 11 autres adéliens de la TF59. Lors de sa première rotation en octobre (RO), l'Astrolabe reste fréquemment bloqué par les glaces à plusieurs dizaines de kilomètres de la base. Les hélicoptères à son bord permettent de décharger passagers et matériel durant l'immobilisation du bateau. A cette période, l'équipe météo surveille donc de près l'état de la banquise au large, pour aider le bateau à s'approcher.

L'Astrolabe n'a, cette année encore, pas pu franchir le pack, même dans la partie la plus mince d'après les images satellite. Il a été immobilisé à environ 100 km, à une demi-heure de vol. Notre hivernage a pris fin officiellement jeudi 29 octobre, à 11h49, à l'instant où l'hélicoptère s'est posé sur la base. Michel, un responsable de la logistique polaire, a été notre premier contact avec l'extérieur depuis le 27 février 2009. Le second hélicoptère était plein à craquer de courrier et de vivres. Sur DDU, des chaînes humaines ont été organisées pour décharger rapidement l'appareil à chaque voyage. Au déjeuner, nous avons dégusté, ravis, nos premières salades fraîches depuis de longs mois, ainsi que des kiwis, des pamplemousses et des pommes....

Le dîner a réuni ce soir-là 44 convives, dont les 3 premiers hivernants de la TA60 et des campagnards d'été. Presque le double de notre petite (26) communauté d'hivernants ! Le volume sonore, brusquement décuplé, m'a un peu surpris les premières heures. Le lendemain, après une accalmie d'un mois, une tempête assez intense a touché DDU. Les arrivants fraîchement débarqués ont ainsi découvert le blizzard, caractéristique du climat local.

Le 11 décembre, 20 hivernants de la TA60, dont la relève météo, ont débarqué également par hélicoptère, le bateau bloqué cette fois à cinquante kilomètres de DDU. A deux exceptions près, chaque membre de la TA59 a accueilli son successeur, pour l'équipe de météorologues, Jean-Baptiste qui me remplace, ainsi que Jean-Paul et Didier. Le temps de la relève et de la passation de consignes a débuté !

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Notre hivernage s'achève avec
l'atterrissage de l'hélicoptère
Le 29 octobre 2009
Les campagnards d'été sont
accueillis à DDU par le blizzard
Le 30 octobre 2009

Second Noël à Dumont d'Urville, en plein… été ! Nous étions alors un peu plus de 70 personnes à partager un délicieux dîner dans un Séjour décoré pour l'occasion de deux sapins et pourvus de deux hottes à cadeaux. J'ai vu arriver de nouvelles têtes avec plaisir. Mais la transition entre l'hivernage et la campagne d'été a été soudaine et inattendue, sans doute à cause de l'incertitude des arrivées. Quelques jours au moins sont nécessaires pour s'adapter à ce nouveau contexte et à la fin de l'hivernage. La base est devenue bruyante et s'est aussi étrangement rétrécie.

J'ai réalisé la fin de notre aventure lors du départ du premier hivernant de la TA59 le 4 novembre. Dimanche 20 décembre, 5 autres membres, dont mes deux collègues météorologues Jean-Philippe et François ont rejoint l'Astrolabe. Moment émouvant. Une page est tournée, mais reste une longue attente un peu pesante entre les rotations de l'Astrolabe et mon propre départ.

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Déneigement vigoureux de la herse
au Cap Prudhomme sur le continent
Le 10 octobre 2009
Berg bleu étonnant au Nord-Est de la base
Le 18 octobre 2009

Cette fin d'année a été particulièrement calme et ensoleillée. Le mois de septembre a été plus doux que la normale (+1.1°C), avec un vent moyen plutôt faible et 5 jours de blizzard. L'ensoleillement excédentaire de 20% nous a offert 8 jours d'insolation continue. Une valeur record de pression moyenne pour un mois de septembre a été enregistrée : 996 hPa. Octobre a été plus froid que la normale (-0.5°C) et sec. Le vent moyen a été plutôt faible, avec 1 seul jour de blizzard. En revanche, nous avons bénéficié d'un ensoleillement record (30% d'excédent) et de 13 jours d'insolation continue. Novembre a été doux (+0.5°C) et contrasté : une première quinzaine froide et la seconde douce. Très sec, ce mois ne compte aucun jour de neige, une première pour un mois de novembre depuis 1956. Le vent moyen a été relativement faible, avec une rafale maximale à 119km/h. L'ensoleillement excédentaire de 20% avec 15 jours d'insolation continue est proche des records. Enfin, aucun jour de blizzard à signaler, ni même de chasse-neige !

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Dernière visite à la manchotière :
les poussins achèvent leur mue
Le 13 Décembre 2009
La mer gagne du terrain sous un beau soleil
Le 14 décembre 2009

Toutes les conditions étaient réunies pour de belles sorties autour de la base : quelle chance ! J'ai pris part le 10 octobre à une expédition sur le continent, vers la piste D10 au-dessus de la base annexe de cap Prudhomme utilisée pour rallier la station Concordia. L'objectif consistait d'une part à déneiger une grande herse destinée à niveler la piste, d'autre part, à monter un mât équipé d'un anémomètre. Cet instrument fournira des mesures de vent indispensables pour l'atterrissage des avions.

Le 14 novembre, la température, positive tout l'après-midi, a atteint +0.9°C, une valeur mesurée la dernière fois en février 2009. J'ai décidé de m'attaquer aux restes de la congère de « ma passerelle ». L'escalier creusé depuis plus d'un mois et devenu verglacé était peu praticable. Je me suis mis à l'ouvrage pour la dernière fois de mon séjour, avec l'aide cette fois de deux adéliens. A 17h, la circulation entre le Séjour et le Dortoir était redevenue fluide et sans danger !

Le 13 décembre, j'ai profité des excellentes conditions climatiques pour aller contempler la manchotière. Le chemin sur la banquise se révèle de moins en moins sûr : des flaques d'eau étendues apparaissent ça et là. Les jeunes poussins empereurs ont presque atteint la taille adulte et achèvent leur mue. Ils partiront en mer d'ici fin janvier, comme leurs aînés... C'est la dernière fois qu'il m'était donné d'admirer ces oiseaux. Le 16 décembre, des rafales de vent de l'ordre de 80km/h ont rompu la fragile banquise au pied de l'île des pétrels. La débâcle s'est poursuivie, libérant progressivement la mer et coupant l'accès à la manchotière.

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Les premiers poussins Adélie
Le 23 décembre 2009
1er janvier 2010, c'est le plein été à Dumont d'Urville :
4,2°C en début d'après-midi

Les 1er et 2 janvier, nous avons eu un temps superbe. Même si janvier est le mois le plus chaud, les conditions changent vite. Aussi, nous avons rejoint la pointe Nord-Est du Lion pour admirer le magnifique paysage de bergs issus du glacier de l'Astrolabe. La beauté des paysages et de la faune n'a cessé de me surprendre, tout au long de cette année. Je suis toujours aussi émerveillé par les lumières, les contrastes, les reflets que je découvre encore. La variation saisonnière de la lumière et de la durée du jour est ici extraordinaire.

Avec janvier le compte à rebours est lancé : mon départ pour Hobart est prévu le 22. J'ai rédigé une bonne partie de mon rapport de fin de mission et commencé à ranger mes affaires. L'Astrolabe a réussi, à son troisième voyage, à accoster à la piste du Lion, enfin libérée des glaces, le 5 janvier sous une splendide lumière. Il repartira une dizaine de jours pour réaliser des mesures océanographiques (*). Puis, ce sera le voyage de retour…Ma passion pour les environnements polaires est intacte. Je suis heureux d'avoir vécu cette année en Antarctique et je n'appréhende pas vraiment le retour à la civilisation tant j'ai hâte de raconter « ma » Terre Adélie.

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Arrivée de l'Astrolabe le 5 janvier 2010.
Je repartirai dans quelques jours à son bord…
Ma photo préférée prise le 13 juillet 2009
à 14h sous une lumière magique :
au premier plan, une polynie
et un groupe de manchots Empereurs

Pour partager mes impressions sur ce séjour d ‘une année, voici quelques événements marquants…

L'événement le plus drôle ?

La Midwinter et ses festivités ! Sinon, certaines parties de coinche ont bien égayé mon quotidien adélien.

Le plus magique ?

L'arrivée sur la base un soir de plein soleil, avec plus de 4°C à l'ombre, sans vent. Tout était nouveau et merveilleux. Nous nous sommes dirigés tout de suite vers la manchotière, en plein soleil, à 23h passées : vraiment magique.

Le plus effrayant ?

C'est effrayant de constater qu'ici aussi, les jours passent si vite !

Le plus triste ?

J'ai appris début juin en lisant une dépêche AFP le décès d'un grand-oncle qui m'a beaucoup inspiré, le professeur Jean Dausset (prix Nobel de médecine en 1980). Il est difficile d'être loin des proches dans ces circonstances.

Le plus joyeux ?

Toutes les soirées ainsi que leurs préparatifs. J'ai un souvenir mémorable du jour où j'ai accompagné à la batterie Guigui lors d'un concert improvisé, le jour de son anniversaire.

Le plus incongru ?

En fin d'hivernage, j'ai aperçu par la fenêtre du bureau météo un manchot Adélie marcher! Il parcourait simplement le sommet d'une très haute congère…

Le plus surprenant ?

Un jour de juillet, au trou de pêche, un vent catabatique s'est brusquement abattu sur nous à une vitesse de l'ordre à 140 km/h en pointe. Heureusement, il s'est révélé suffisamment irrégulier pour nous laisser remonter à la base dans des conditions acceptables !

Le plus irréel ?

Cet environnement est tout entier éloigné de la réalité connue. Mais entendre le bruit des vagues ou sentir l'iode paraît absolument irréel, après de longs mois où tout est figé dans la glace. Les repas assourdissants au séjour tandis que dehors le vent hurle avec des rafales supérieures à 180km/h...

Le plus fatiguant ?

Début juillet, d'abondantes chutes de neige ont déposé une couche d'1 m sur l'archipel. Nous avons dû rehausser le coffrage du trou de pêche enseveli. Et pour cela traîner une pulka chargée de lourdes planches, en pataugeant dans la neige fraîche parfois jusqu'à la taille, sur plusieurs centaines de mètres !

Le plus fort ?

Le départ de l'Astrolabe le 27 Février 2009, signifiant le début de l'hivernage. Instant solennel. Nous serions seuls durant 8 mois sur notre caillou, isolés du monde.

François Gourand et Isabelle Doudelle

(*) Pour les campagnes de recherche suivantes :
CO²TA (Integrated Coastal Ocean Observations in Terre Adélie)
Albion (Adelie Land Bottom water and Ice Ocean iNteraction)
CETA (Distribution des cétacés en Terre Adélie)

Photographies : Copyright Météo-France/François Gourand
 

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