Quel temps faisait-il lors de ...

... la bataille du Chemin des Dames

Le 16 avril 1917, plus de 700 000 Français partent, sous une pluie glacée, à l'assaut du « Chemin des Dames ». C'est l'hécatombe. Des bataillons entiers sont décimés. Le mauvais temps qui sévit en ce mois d'avril 1917 sur l'Aisne en est, pour partie, responsable.

Une offensive de grande ampleur

Alors que les batailles de Verdun et de la Somme viennent de se terminer, les Alliés décident de mener une nouvelle offensive de grande ampleur en 1917. L'attaque française se concentre sur le Chemin des Dames, un plateau calcaire situé entre la vallée de l'Ailette et la vallée de l'Aisne que les Allemands occupent depuis septembre 1914.

Le général Nivelle qui a remplacé le général Joffre comme commandant en chef des armées françaises veut réitérer la stratégie qui avait fait ses preuves en octobre 1916 à Verdun : un bombardement massif des positions ennemies suivi d'un assaut surprise au cours duquel les divisions d'infanterie se succèdent par vagues à rythme soutenu. Nivelle compte aussi sur une nouvelle arme : des chars blindés.

Assaut français au Chemin des Dames. © Domaine public
Assaut français au Chemin des Dames. © Domaine public

 

Après un hiver 1916-1917 particulièrement froid, les perturbations s'enchaînent sans discontinuité. Les Anglais soulignent qu'il est risqué de lancer l'offensive dans de telles conditions, même s'ils en soutiennent le principe. À Paris, le ministre de la Guerre, Paul Painlevé fait la même analyse. Robert Nivelle estime, pour sa part, que le mauvais temps d'octobre 1916 ne l'a pas empêché de reprendre aux Allemands le fort de Douaumont. De plus, chez les soldats, l'impatience est grande car plus d'un million d'hommes ont déjà été regroupés en vue de l'offensive. Enfin, l'entrée en guerre des États-Unis est acquise depuis le vote au Sénat du 2 avril et Nivelle préfèrerait mener et réussir l'offensive sans les Américains, pour ne pas les voir revendiquer une partie de la victoire. L'assaut, initialement prévu au tout début avril, est reporté deux fois en raison des mauvaises conditions météorologiques. La date du 16 avril est finalement arrêtée.

Des bombardements dans la tempête

Les bombardements intensifs débutent le 12 avril, dans les conditions météos exécrables : pluie, neige, ciel totalement couvert et vent soufflant en tempête. Avions et ballons d'observation ne peuvent assurer correctement leur mission de guidage des tirs. Les batteries allemandes qui ont été, pour la plupart, enterrées ou cachées dans les nombreuses grottes du plateau, sont loin d'être toutes détruites.

Les prévisions météo pour le 16 avril matin sont mauvaises. Le Bureau central météorologique civil a clairement identifié la vaste zone dépressionnaire qui s'étend sur l'Europe du Nord et annonce un temps froid et pluvieux. Sur le front, le service météorologique aux armées fait le même constat mais identifie une possibilité d'amélioration en cours de journée. Ainsi, à Malzéville, à côté de Nancy, le docteur Reboul note dans son registre, les prévisions qui lui ont été envoyées par le Grand quartier général : « Mauvais temps pour toutes les armées pendant la nuit, s'améliorant dans la journée. »

Extrait du registre du docteur Reboul, le 16 avril 1917. © Météo-France
Extrait du registre du docteur Reboul, le 16 avril 1917. © Météo-France

Premiers assauts sous la pluie et la neige

La première vague d'assaut est lancée à 6 heures du matin. Les troupes coloniales qui regroupent des tirailleurs recrutés dans toute l'Afrique occidentale française sont en première ligne. Sous la pluie, voire la neige par endroits, sur un sol gelé et défoncé par les tirs d'obus, les bataillons d'infanterie gravissent les pentes des différents ravins qui mènent au Chemin des Dames, avec l'objectif final de rejoindre Laon. Le terrain est glissant. Les témoignages des soldats qui ont pris part à cette première journée sont éloquents. Ainsi, Paul Clerfeuille du 273e RI écrit dans son journal, pour le 16 avril 1917 à 7 heures du matin, alors que son bataillon doit intervenir en deuxième vague à Craonnelle : « En haut il y a une crête, il faut coûte que coûte y arriver. C'est notre point d'arrêt dans le plan ; y parvenir n'est pas chose facile. La température s'en mêle, le ciel s'assombrit, et la neige tombe en gros flocons comme en décembre. » Un autre soldat, Ephraïm Grenadou, indique : « Enfin, dans la bruine qui ne cesse pas, un jour sale et bas se lève sur notre droite. Il fait froid. »

La mauvaise visibilité liée à ces conditions météorologiques désastreuses et aux bombardements contribue aussi à la confusion qui règne sur le terrain. Des bataillons sont décimés. D'autres se perdent. Les blindés se révèlent incapables d'apporter l'appui promis à l'infanterie. Ainsi, à Berry-au-Bac, sur les 121 chars qui ont pu s'élancer à 6 h 30, seuls 5 atteignent leur objectif. Les autres se sont enlisés ou ont été détruits.

Des mauvaises conditions météo qui persistent le 17 avril …

L'amélioration annoncée par les services météorologiques militaires ne se produit pas. La neige qui tombe dans la nuit du 16 au 17 avril empêche le travail des artilleurs et affaiblit les survivants de la 1re journée. Le chef d'état-major du 2e corps d'armée dresse ce bilan : « La majeure partie des bataillons noirs, mis en état de moindre résistance par le froid et la pluie, sont sérieusement atteints dans leur moral ». La neige continue à tomber dans la journée du 17 qui s'achève, une nouvelle fois, sans avancée décisive.

Extrait du Bulletin international du Bureau central météorologique du 17 avril 1917. © Météo-France
Extrait du Bulletin international du Bureau central météorologique du 17 avril 1917. © Météo-France

… et les jours suivants, même si elles s'améliorent progressivement

Le 18 avril, le Conseil des ministres acte l'échec de l'opération, qui se poursuit cependant.

Jusqu'au 20 avril, les prévisions du service météorologique aux armées sont trop optimistes. Elles prévoient, certes, du froid et du mauvais temps, mais assez beau à partir du 21. Pourtant, même si le temps s'améliore lentement, les averses de pluie ou de neige ne cesseront en réalité complètement qu'à partir du 21 avril, et les températures resteront inférieures à la normale jusqu'au 29 avril.

Les pertes françaises sont évaluées entre le 16 et le 25 avril à environ 30 000 morts et 100 000 blessés. Au sein des régiments d'infanterie, le moral est au plus bas. Un premier cas de désobéissance est relevé dès le 16 avril. Ils vont se multiplier jusqu'en juin(1) .

Pour certains historiens, la bataille du Chemin des Dames s'achève le 15 mai, lorsque le général Nivelle est remplacé par le général Pétain. D'autres considèrent qu'elle se prolonge jusqu'en octobre 1917, avec dans l'intervalle deux victoires symboliques :

  • la prise, le 25 juin, de la caverne du Dragon qui avait permis aux allemands, le 16 avril, de prendre à revers le 43e bataillon sénégalais et de l'anéantir ;
  • la victoire de la Malmaison le 24 octobre.

Sur cette ligne de front, le printemps 1917 dans son ensemble sera globalement très humide, y compris en mai, alors que l'été qui suivra sera marqué par des périodes très sèches qui affecteront les ressources en eau et provoqueront des cas de dysenterie chez les poilus de Champagne et de l'Aisne.


Principales sources

Anonyme, numérisé par Jérôme Charraud, sans date : Historique du 4e régiment de zouaves, 1914-1918. Imprimerie française, p. 26-32.

Loez A., 2010 : 14-18, les refus de la guerre. Une histoire des mutins. Éditions Gallimard, collection Folio histoire, Paris.

Miquel P., 1998 : Le chemin des Dames. Éditions Pocket, Paris, ISBN : 9782266081962.

Savouret E., J.-P. Amat, O. Cantat et P. Filippucci, 2011 : Au temps météorologique de la grande guerre. Approche séquentielle des périodes contraignantes dans les tranchées sur le front de la Marne et de la Meuse, 1914-1918. Climatologie, vol 8, p. 152-175.



(1) Collectif, sous la direction de Nicolas Offenstadt, 2017 : Le Chemin des Dames. Éditions Perrin, collection Tempus, Paris.