Météo et armées

La Somme, ou l’essor de la météorologie militaire

La météorologie, une donnée amont essentielle

Lors de la conférence de Chantilly de décembre 1915 (Guelton F., 2015), les Alliés décident de coordonner leurs efforts pour lancer une attaque d'envergure durant l'été 1916, afin « d'infliger à l'armée allemande des pertes définitives atteignant les 200 000 hommes par mois, niveau jugé nécessaire à la chute irréversible de son effectif ». Pour le général Joffre, commandant en chef des armées françaises, la bataille de la Somme est l'enjeu majeur de l'année 1916 sur le front de l'Ouest. Pour préparer l'offensive côté français, il s'appuie sur le général Foch, commandant du groupe des Armées du Nord.

Pour la première fois, un officier météorologiste, nommé en mai 1916 chef du service météorologique des Armées du Nord est partie prenante de cette préparation (voir le site « Parcours d'officiers dans la Royale »). Le choix de Foch se porte sur le lieutenant de vaisseau Jules Rouch, qui commandait jusqu'alors la canonnière baptisée « Brutale » de la 1ère flottille des canonnières fluviales sur le front de la Belgique et de la Somme.

Jules Rouch : de l'Antarctique aux théâtres d'opérations de la Grande Guerre 

Officier de marine, Jules Rouch a été, avant la guerre, le météorologue de plusieurs expéditions scientifiques, notamment celle en Antarctique du Pourquoi Pas, le navire de Jean-Baptiste Charcot, de 1908 à 1910. En 1915, il se fait remarquer par sa participation à l'amélioration des méthodes employées par l'artillerie lourde. Il propose une méthode pour prendre en compte la variation du vent avec l'altitude, alors que les tables de tir faisaient jusque là l'hypothèse d'un vent uniforme dans toute l'atmosphère (Jehenne, 1919).

Le 6 novembre 1916, Rouch est nommé chef du service météorologique aux armées, service rattaché à la Direction de l'aéronautique. Ce service a vocation à coordonner la satisfaction des besoins météorologiques des différentes armes sans toutefois disposer d'une autorité hiérarchique sur les différents services météorologiques existants.

La préparation et l'accompagnement météorologique de la bataille de la Somme

Développer l'observation en altitude

Fort de son expertise en artillerie, Jules Rouch fait une priorité de la mise en place des postes de sondages aérologiques fournissant des observations en altitude. Un premier poste est installé à Méricourt-sur-Somme en mai 1916. Quatre postes analogues suivront, au nord et au sud du fleuve, effectuant chacun une quinzaine de sondages quotidiens. Les données recueillies sont ensuite envoyées à une centaine de correspondants, dont le service météorologique britannique.

Centraliser les informations météorologiques

Jules Rouch regroupe sous une même direction les postes météorologiques des compagnies d'aérostiers, des groupes de bombardement et des ports d'attaches de dirigeables. Des relations étroites sont établies avec ceux des compagnies Z, d'autant que l'armée française a prévu d'utiliser les gaz pour cette bataille.

Former des officiers météorologistes

Il obtient de l'état-major des armées l'autorisation de former d'autres officiers météorologistes. Parmi eux, un officier qui s'est distingué à Verdun et qui fût aussi le naturaliste de l'expédition du Pourquoi Pas, devenu en 1913 son beau-frère : Louis Gain. Après guerre, celui-ci fera partie des cadres de l'Office national de la météorologie qui regroupera en 1920 les services météorologiques militaires et civil français.

Jules Rouch forme Louis Gain à l'observation en altitude. © Louis Gain - dépôt Météo-France par MIMDI.
Jules Rouch (à gauche) forme Louis Gain (à droite) à l'observation en altitude. © Louis Gain - dépôt Météo-France par MIMDI.

Intégrer les considérations climatologiques

Jules Rouch témoigne, dans son livre L'atmosphère et la prévision du temps, des études climatologiques réalisées à la demande de l'état-major (Rouch J., 1923, p. 177). Ainsi, pour répondre à la question « Y a-t-il des dates dans l'année où il ne pleut jamais ou très rarement ? », Rouch analyse la très longue série d'observations faites à Montdidier par Victor et Camille Chandon, deux frères qui ont réalisé et consigné, entre 1784 et 1869, des observations météorologiques quotidiennes. Même s'il avertit qu'il ne peut tirer des conclusions certaines, Rouch indique que le mois de septembre, et tout particulièrement les journées autour de l'équinoxe, ont été plus d'une fois sur deux pluvieuses (57 %) et qu'a contrario, août est moins pluvieux.

Extrait de la série d'observations météorologiques de 1784 à 1869 à Montdidier (Somme) par les frères Chandon, utilisée par Jules Rouch pour les études climatologiques de préparation de la bataille. Cette série a été publiée dans les annales du BCM de 1899 et est consultable sur le portail documentaire de Météo-France ou dans Gallica. Extrait de la série d'observations météorologiques de 1784 à 1869 à Montdidier (Somme) par les frères Chandon, utilisée par Jules Rouch pour les études climatologiques de préparation de la bataille. Cette série a été publiée dans les annales du BCM de 1899 et est consultable sur le portail documentaire de Météo-France ou dans Gallica.

Développer la prévision du temps

Jules Rouch s'intéresse également aux méthodes de prévision en distinguant prévision à courte (24 heures au plus) et à longue échéance. Dès 1917, il publie pour l'Académie des sciences de nombreux articles sur le sujet, notamment avec Georges Reboul qui dirige la station météorologique militaire de Malzéville. Dans ses travaux (Rouch J., 1923, p. 194), Rouch précise que « Pendant la première bataille de la Somme (1916) qui comportait une série d'attaques à objectifs limités, plusieurs fois, l'heure de ces attaques a été changée d'après le bulletin de prévision du temps». Il rappelle aussi que « plusieurs attaques de zeppelins sur Londres ont échoué et ont même abouti à des catastrophes parce que l'ennemi ne possédait pas suffisamment de renseignements pour établir des prévisions rationnelles du temps » (voir le site « HistoQuiz »). En 1915, 5 des 18 zeppelins que compte l'armée allemande ont en effet été détruits, à cause de mauvaises conditions météorologiques (tempête, foudre, brouillard).