Météo et armées

L’aérostation dans la guerre

Le début de la guerre

Saucisse. Observatoire de Trappes. © Météo-France
Saucisse. Observatoire de Trappes. © Météo-France

En 1914, avant le début de la guerre, les Français voient l'aérostation comme une technique dépassée (elle permet le vol au sein de l'atmosphère terrestre en utilisant des engins plus légers que l'air). Les quelques compagnies d'aérostiers encore en existence sont les seules à compter des météorologistes militaires en activité. Elles disposent de six dirigeables dont deux seront sérieusement endommagés dès le début de la guerre. Elles sont également équipées de ballons captifs sphériques de 750 m3, dont le câble d'attache est déroulé par un treuil à vapeur. L'armée ne prévoit pas de renouveler ces matériels qu'elle considère en fin de vie.

Côté allemand, il semble que l'approche était différente. Chaque corps d'armée disposait de ballons cylindriques, appelés Drachen (dragons) en raison de leur forme. Ils étaient utilisés pour l'observation en altitude et pour scruter la ligne de front.

Regain d'intérêt pour l'observation par ballon captif

Fin août 1914, une équipe d'aérostiers français (30e compagnie) se livre à une expérimentation avec du matériel déclassé afin de démontrer l'utilité de ces engins pour l'artillerie. Le résultat est suffisamment concluant pour que huit ballons sphériques soient mis en service : l'un de ceux-ci, provenant de Toul, est employé début septembre 1914 dans la bataille du Grand Couronné au nord-est de Nancy ; un autre est déployé sur le front de Pont-à-Mousson, aux environs de Griscourt et un autre encore ascensionne vers Bouconville lors des combats de début d'octobre.

Une fois l'utilité des ballons démontrée, chaque corps d'armée français en sera doté (75 en 1916), à l'instar des Allemands.

Les développements techniques

Saucisse de Blanzy. © ECPAD/France/1915-1918/Robertet, Paul
Saucisse de Blanzy. © ECPAD/France/1915-1918/Robertet, Paul

La technique laisse cependant à désirer car la stabilité du ballon sphérique français est mauvaise. Pour pallier ce défaut, un ballon allongé de 800 m3, semblable au ballon allemand, est testé fin 1914 avec une queue de godets (comme celle des cerfs-volants) pour améliorer son orientation dans le vent. Le treuil à vapeur est remplacé par un treuil automobile plus rapide pour ramener le câble et plus discret sur le champ de bataille. Ce nouveau ballon reçoit le surnom de « saucisse ».

La 1re armée qui tient le front sud du saillant stratégique de Saint-Mihiel, au sud de Verdun, reçoit sa première « saucisse » à la mi-décembre 1914 et l'utilise concurremment avec un sphérique. Mais la traînée de la saucisse équipée de godets fatigue considérablement les câbles et les treuils. Un officier mobilisé à Toul, l'ingénieur général Albert Caquot, affecté à la 21e compagnie d'aérostation, développe en juin 1915 un nouveau modèle de ballon qui a la forme d'un poisson (le ballon type L de 880 m3). Il lui donne sa forme définitive avec un triple empennage (ailes situées à l'arrière du ballon) un an plus tard (type M de 930 m3).

Les aérostiers dans les « saucisses »

Une fois gonflés à l'hydrogène, les ballons sont avancés à basse altitude à 5 ou 6 kilomètres du front par leur treuil automobile. Stationnant à une altitude d'environ 1 500 mètres, ils remplissent une double fonction sur une zone d'environ 6 kilomètres de profondeur, derrière la ligne de front occupée par l'ennemi :

  • surveillance de l'activité ennemie et repérage de ses batteries par les lueurs ou fumées ;
  • réglage du tir de l'artillerie avec fourniture des données météorologiques nécessaires.

L'observateur transmet par téléphone ou par télégraphe sans fil les informations recueillies. Si les aérostiers sont relativement à l'abri des tirs au début de la guerre, la montée en puissance de l'aviation, à partir d'octobre 1915, change la donne. L'observateur embarqué dans sa nacelle d'osier est alors équipé d'un parachute pour pouvoir s'éjecter en cas d'incendie. La première utilisation opérationnelle de ce nouvel équipement date de mars 1916, à Verdun.

Les dangers du métier d'aérostiers : exemple de la tempête du 5 mai 1916

Carte issue du Bulletin quotidien du 5 mai 1916. © Météo-France
Carte issue du Bulletin quotidien du 5 mai 1916. © Météo-France

Le travail de l'observateur est dangereux, non seulement à cause des attaques mais aussi de la météorologie. Le 5 mai 1916, une « tempête » imprévue emporte 24 ballons en Lorraine : sur les 28 observateurs à la dérive, cinq sont tués, deux blessés et neuf capturés. Cette « bourrasque » n'est pas mentionnée sur le BQI relatif à la journée du 5 mai 1916, qui est simplement qualifiée de « ventée ». Elle ne semble pas avoir été prévue. Sur le plan militaire, l'évènement a été lourd de conséquences. Cette tempête a aussi fait l'objet d'un article complet du bimensuel L'Aérophile, daté du 1er au 15 juin 1916 et conservé à la bibliothèque de Météo-France. L'article évoque les aérostiers disparus et indique que compte tenu de la gravité des conséquences, « le service de renseignements météorologiques qui existe déjà sera d'ailleurs étendu et renforcé ».