Les réseaux d'observation météorologique

Un réseau d'observateurs malmené par la Guerre

Créé en 1878, le Bureau central météorologique de Paris centralise et analyse les données issues des stations météorologiques réparties sur tout le territoire. Au sein de cette institution, c'est le service de la climatologie qui est responsable du réseau des observations. En 1914, lorsqu' éclate la Guerre, le Bureau central météorologique gère un réseau de stations réparties selon trois groupes : les stations professionnelles et observatoires régionaux, les écoles normales primaires et les postes d'observateurs bénévoles. Fragilisé par la mobilisation de bon nombre de ses observateurs, le réseau météorologique civil existant montrera ses limites. Progressivement, des services météorologiques militaires dédiés aux besoins spécifiques de l'armée seront mis en place.

Les observatoires régionaux

Relevé des observations au mont Aigoual en août 1914 : en rouge, l'observateur a noté « arrêté des observations à la date du 3 août 1914 à midi pour cause de mobilisation générale et par conséquent de départ ». (Source : Archives de l'observatoire du mont Aigoual)
Relevé des observations au mont Aigoual en août 1914 : en rouge, l'observateur a noté « arrêté des observations à la date du 3 août 1914 à midi pour cause de mobilisation générale et par conséquent de départ ».
(Source : Archives de l'observatoire du mont Aigoual)
 

Dans les observatoires régionaux, les observations se poursuivirent après la mobilisation, grâce au service assuré par les observateurs non mobilisés et aux enregistreurs automatiques. Les observations recueillies continuèrent de paraître dans le Bulletin quotidien international. Les interruptions furent rares, en dehors des trois observatoires régionaux de Bagnères-de-Bigorre, du mont Ventoux et du mont Aigoual dont les personnels avaient été mobilisés.

Les écoles normales primaires

Station installée à l'école communale de garçons du boulevard Félix-Faure en novembre 1896. © Météo-France.
Station installée à l'école communale de garçons du boulevard Félix-Faure en novembre 1896. © Météo-France

Le réseau secondaire des écoles normales primaires, au sein desquelles le service météorologique avait été rendu obligatoire par une circulaire ministérielle de 1879, fut au contraire touché de plein fouet par la mobilisation. Les observations y étaient généralement faites à tour de rôle par les élèves-maîtres de troisième année, sous la houlette du professeur de sciences et du directeur de l'école. Mais, dès la mobilisation, la plupart des écoles normales furent transformées en postes de secours et leurs internats fermés. Les observations météorologiques furent donc généralement suspendues. Jusqu'en 1914, des données relatives à la pression atmosphérique, la température et l'humidité de l'air, l'état du ciel, la direction et la force du vent y étaient consignées au moins trois fois par jour. Les hauteurs de pluie et les températures extrêmes étaient, quant à elles, enregistrées quotidiennement. Avec la guerre, ces séries d'un intérêt climatologique majeur furent malheureusement interrompues. Si toutes les écoles normales fermèrent dans les zones de conflit, quelques-unes subsistèrent épisodiquement à d'autres endroits du territoire.

Relevé des observations de janvier 1914 de l'école normale de Laon. (Source : Archives nationales, Fontainebleau)
Relevé des observations de janvier 1914 de l'école normale de Laon. (Source : Archives nationales, Fontainebleau)

Interruption des observations des élèves-maîtres de l'école normale de Laon, dans l'Aisne, après juillet 1914. La ville de Laon se trouvait à 15 km du front qui passait sur le « chemin des Dames » et subit l'exode de ses populations. Elle fut occupée du 25 août 1914 à mars 1918.

Les observateurs bénévoles

À l'aube de la Guerre, le réseau des observateurs bénévoles assurait, sous l'égide des Commissions météorologiques départementales, un suivi pluviométrique. Ses membres relevaient quotidiennement la quantité de pluie et, pour certains, les températures extrêmes. Au début de la Guerre, le réseau perdit près d'un tiers des postes, passant de 2 219 à 1 537 observateurs, soit parce que les stations concernées étaient situées dans la région des hostilités, soit parce que les observateurs, appelés sous les drapeaux, n'avaient pu être remplacés. Le suivi de la répartition spatiale des précipitations, qui nécessitait de disposer en moyenne d'une vingtaine de postes pluviométriques par département en plaine, et d'une quarantaine dans les départements montagneux, en pâtit très largement. Le Nord-Est de la France fût le plus affecté. Selon Alfred Angot, directeur du Bureau central météorologique, « il ne restait plus ainsi, à la fin de 1914, qu'une seule station pluviométrique dans le Nord et dans les Ardennes, deux dans l'Aisne, six dans la Meuse et dans les Vosges, sept dans le Pas-de-Calais et en Meurthe-et-Moselle, huit dans la Somme et dans l'Oise, quinze au lieu de vingt-huit dans la Marne, trente-huit au lieu de soixante-sept dans l'Aube ». En Savoie, toutes les observations furent interrompues, rendant impossible toute étude des pluies dans le massif des Alpes.

Un exemple de relevés d'observation bénévole : les aquarelles de l'illustrateur André des Gachons

Illustrateur réputé – il a notamment illustré les œuvres de Gustave Flaubert, Paul Verlaine ou encore Théophile Gautier – André Peyrot Des Gachons est aussi un esprit curieux qui s'intéresse aux sciences. Né dans l'Indre en 1871, il s'établit en 1905 à La Chaussée-sur-Marne, où il vivra jusqu'à sa mort en 1951. Passionné de météorologie, il deviendra, en 1913, correspondant bénévole du Bureau central météorologique. Depuis différents postes d'observation situés aux alentours de son domicile, il observe scrupuleusement le ciel pour réaliser ensuite des aquarelles dans son atelier. Ses « images » du ciel sont assorties d'observations météorologiques traditionnelles, comme des relevés de température, de pression, de nébulosité ou d'insolation. Son souci du détail et ses talents de miniaturiste l'ont conduit à créer des « croquis-schémas de l'aspect du ciel de la semaine » qu'il envoie régulièrement au Bureau central. Ses bulletins d'information sont acheminés en voiture à cheval par un habitant du village jusqu'à la gare de Vitry-la-Ville, d'où ils sont dépêchés à Paris par le train Strasbourg-Paris.

Aquarelles du 9 janvier 1916. © Météo-France.
Aquarelles du 9 janvier 1916. © Météo-France

L'examen de ses études de ciels nous indique que parfois les combats étaient proches. C'est le cas, par exemple, le 30 juillet 1916 où il représente les panaches générés par le bombardement d'une tranchée à la grenade ou, par exemple, le 9 janvier 1916 avec les deux aquarelles peintes sur le site d'Omey (altitude 145 m), proche de La Chaussée-sur-Marne, l'une à 14 h 40 et l'autre dix minutes plus tard. Cette dernière témoigne du feu des combats. Les deux aquarelles sont annotées. La première est accompagnée de la légende suivante : « Ces études faites avant la grande attaque sont d'un aspect tourmenté. Le ciel pendant et après l'attaque est très ordinaire et presque uni. » La seconde annotation fait état d'une réflexion sur l'influence éventuelle d'une bataille sur l'état du ciel : « Le 9 canonnade 13 h ciel chargé de stratocumulus et cumulus spissatus - à 15 h 30 au N sur le front à 35 km très forte canonnade Seulement continuel et intense de 15 h 30 à 16 h 15. Les nuages venant du front ont-ils subi une influence par les obus ? Je ne le pense pas car si aujourd'hui il pleut c'est à cause du changement de vent venant de W de l'élévation du thermomètre et de la baisse du baromètre sur lesquels les obus n'ont aucune influence ».

Aquarelles du 30 juillet 1916. © Météo-France
Aquarelles du 30 juillet 1916. © Météo-France

La bibliothèque centrale de Météo-France conserve un ensemble de ces « portraits du ciel » réalisés entre 1915 et 1919 qui sont visibles sur le site internet de Météo-France.