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Chomo-Lonzo 2005 : rencontre avec Yannick, un routeur météo au sommet

06/05/2005

Samedi 7 mai à 19h locales, la cordée Christian Trommsdorff - Yannick Graziani - Patrick Wagnon est parvenue au sommet de la cime Nord du Chomo-Lonzo (7 199 m). C'est un exploit : ils ont ainsi ouvert un nouvel itinéraire sur un sommet de plus de 7000 m vierge.

Samedi 14 mai, Stéphane Benoist et Patrice Glairon-Rappaz se sont attaqués au sommet Nord du Chomo-Lonzo par la face ouest de la montagne. Ils ont atteint leur but lundi 16 mai en soirée, ouvrant ainsi une nouvelle voie de 1200 mètres de haut.

Samedi 21 mai à 18h15 locales, la cordée Christian Trommsdorff, Yannick Graziani et Patrick Wagnon a atteint le sommet central du Chomo-Lonzo à 7540 mètres d'altitude.

Ils ont été guidés tout au long de cette expédition par les prévisions météo de Yan Giezendanner.

Rencontre avec Yannick Giezendanner,

prévisionniste de Météo-France Chamonix et spécialiste de météo de haute montagne.

Météo-France
Quelles ont été les conditions météo vécues par la première et victorieuse cordée ? Yannick Giezendanner :

Il a beaucoup neigé vendredi 6 mai. Et leur nuit à 6 850 m a été dure : le froid était intense avec des rafales de vent très violentes. Samedi, le temps était beau, mais comme il peut l'être dans l'Himalaya : au sommet, le vent soufflait seulement à 50 km/h, mais la température descendait tout de même à - 25° C. Durant la descente, souvent encore plus périlleuse en raison de la fatigue, les conditions météo sont restées bonnes.

Quelles sont les caractéristiques météorologiques de ces régions de haute altitude ? Yannick Giezendanner :

Dans ces régions, les conditions météo sont disons assez hostiles. D'abord, elles évoluent très rapidement. Ensuite, le vent souffle en toutes saisons quasiment en permanence du fait du relief. Il peut atteindre en haute altitude (au-dessus de 6000 m) jusqu'à environ 150 km/h, voire 230 km/h. On approche en effet du

courant-jet

, un courant aérien d'altitude très puissant qui atteint fréquemment 350 km/h.

La température habituelle à cette altitude est de - 30° C sans vent. Dès que le vent se lève, le thermomètre plonge. En hiver, la température avoisine - 50° C !

En juin et juillet, durant la

mousson d'été

, l'Himalaya connaît du mauvais temps avec de fortes chutes de neige. En septembre et octobre, le temps peut également être beau, mais le vent souffle fort et la température baisse considérablement. Les expéditions choisissent ainsi rarement ces conditions hivernales pour leurs tentatives. De nombreux sommets n'ont encore jamais été gravis en hiver.

Quelles sont alors habituellement les conditions météo de mai, choisies par l'expédition Chomo-Lonzo ? Yannick Giezendanner :

Les mois d'avril et mai sont plutôt perturbés et instables. L'air au-dessus du continent indien se réchauffe. Chaleur et humidité sont à l'origine de cette instabilité orageuse dans cette partie du monde, exactement comme dans les Alpes en été. Des fortes chutes de neige sont fréquentes, pouvant donner à 7000 m 80 cm en une journée.

Ces perturbations sont cependant entrecoupées de périodes plus calmes. Lorsque le vent faiblit, on dispose alors d'une « fenêtre météo », une période brève durant laquelle il souffle entre 0 et 40 km/h.

L'expédition Chomo-Lonzo a précisément besoin de ce type de conditions météo durant 3 à 4 jours. Et ces fenêtres météo sont statistiquement plus fréquentes durant la seconde quinzaine de mai, juste avant la mousson.

Pourquoi le vent est-il le paramètre essentiel pour les alpinistes de Chomo-Lonzo 2005 ? Yannick Giezendanner :

Le paramètre vent est essentiel pour tous les alpinistes. Ou plutôt, l'absence de vent. En montagne, le vent varie fréquemment en force et en direction en raison de contrastes thermiques très marqués.

Son action accentue le froid déjà intense à haute altitude. On perd ainsi parfois plusieurs dizaines de degrés selon l'exposition du versant sur lequel on progresse. Une température de l'air de -30°C associée à un vent de 50 km/h donnent une température ressentie de - 50° C ! Les alpinistes sont certes équipés de vêtements techniques adaptés à des températures basses, mais jusqu'à un certain point seulement.

Si le vent souffle en tempête, les homme doivent absolument se mettre à l'abri. C'est une question de survie. Ce n'est pas forcément possible s'ils évoluent par exemple le long d'une ligne de crête ou escaladent une paroi exposée.

Le vent pendant ou après une chute de neige crée également des accumulations (plaques à vent, congères) qui rendent la progression difficile et augmentent le risque d'avalanche.

En quoi consiste votre rôle de routeur météo ? Yannick Giezendanner :

Le routeur participe pleinement aux décisions de l'expédition sur le terrain. D'abord, il réalise des prévisions sur mesure, ciblées sur les paramètres pertinents et aux échéances nécessaires. Ensuite, il connaît le milieu de la haute montagne, ses contraintes et ses exigences.

A 8000 m, les hommes sont infiniment vulnérables, même les meilleurs grimpeurs aguerris par d'autres ascensions. Ils doivent tenir compte de leur condition physique, du manque d'oxygène, de leur équipement, mais surtout des aléas météo.

Leur tactique se plie au facteur météo et en tire parti lorsque cela est possible. Le routeur est là pour ça : il éclaire les différentes options permises par le temps. Et le déroulement de l'ascension, son interruption ou son report sont intimement liés à la météo, à l'expertise du routeur.

Quand les deux autre cordées se lanceront-elles à l'assaut du Chomo-Lonzo ? Yannick Giezendanner :

Dès qu'un créneau suffisant de temps stable et de vent faible sera prévu. A partir de ce moment, nous serons en contact toutes les 6 heures environ. Cela afin d'anticiper les changements et évolutions de temps au plus près de leur progression, jusqu'au sommet.

Lorsque vous évoquez ce routage, vous semblez vous trouver vous aussi dans ces montagnes himalayennes balayées par le vent et la neige… Yannick Giezendanner :

A Chamonix, je suis souvent devant mon ordinateur, mais il me suffit de tourner la tête pour voir la face nord de l'aiguille du Midi Tacul Mont Blanc et les séracs menaçants du glacier des Bossons. Je suis en quelque sorte en montagne dès que je le souhaite et en un tour de tête !

Actualité par Météo-France