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Journal de Terre Adélie - L'Antarctique, un laboratoire d'observation sans égal

20/07/2009

Météo-France

Juillet-août 2009 : L'Antarctique, un laboratoire d'observation sans égal

Mai est le premier mois d'hiver à Dumont d'Urville. Nous avons pu le vérifier avec 14 jours de neige (la moyenne mensuelle se situe autour de 8 jours), 3 jours de blizzard et 6 jours de chasse-neige (neige balayée par le vent). La température est descendue en-dessous de -20°C. Mais la valeur la plus basse enregistrée date du 24 mai au matin : -24,4 °C. Le blizzard le plus violent depuis notre arrivée a soufflé le 21 mars, avec des rafales à 176 km/h. Des valeurs supérieures ont été enregistrées le 13 juin lors d'un épisode de vent catabatique remarquable : 144km/h en vent moyen avec une rafale à 187km/h ! La neige tombée en abondance forme, sous l'action du vent, des congères imposantes de plusieurs mètres de hauteur. Pour sortir du dortoir, nous devons parfois les escalader à l'aide d'une corde. Et surtout déneiger promptement les passerelles dès que les conditions s'améliorent.
 

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Vue à l'est de l'île Lamarck
le 10 avril 2009
Perturbation d'hiver sur la station Dumont d'Urville
le 20 mai 2009


La durée du jour a considérablement raccourci. Le 18 mai, par exemple, le soleil s'est levé à 10h03, pour se coucher à...15h09. Le 15 Juin, il est apparu à 11h34 pour disparaître à 13h46 ! A ces hautes latitudes, l'aube et le crépuscule durent par bonheur longtemps. Par ciel dégagé, nous y voyons clair, avec une lumière rasante, de 10h à 15h environ. Les effets de l'obscurité quasi permanente se font cependant ressentir. Comme les autres hivernants, je suis un peu moins actif et le sommeil me gagne plus souvent dans la journée. L'isolement est bien supporté par tous, grâce aux moments de détente et de partage et à l'organisation minutieuse de notre temps.

Le périmètre des sorties sur la banquise a été élargi depuis début avril, au gré de la progression de la glace et des sondages réguliers de son épaisseur. Un tout nouveau territoire à découvrir après l'île des Pétrels dont nous avons parcouru les moindres recoins !
L'accès à l'archipel de Pointe Géologie est cependant réglementé. Six sites abritent des espèces animales et végétales protégées. Classés Zone spécialement protégée de l'Antarctique (1), leur accès est réservé aux scientifiques détenteurs d'un permis spécial, et parfois, aux hivernants les accompagnant.

Le 12 mai, j'ai posé, pour la première fois, avec une certaine émotion, le pied sur le continent antarctique. Nous étions plusieurs impatients à guetter la glace qui nous permettrait enfin, après 5 mois en Terre Adélie, de fouler ce continent mythique. Nous avons atteint le rocher baptisé Nunatak du Bon Docteur (1), situé au Sud de l'île des Pétrels, qui fait corps avec la langue glaciaire, pour admirer les magnifiques et dangereuses falaises dominant la baie Lejay. Les escalader est rigoureusement interdit : elles recèlent de nombreuses crevasses indétectables.

 

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Premiers pas sur le continent antarctique
le 12 mai 2009
Arrivée à 11h50 à la base de Cap Prudhomme
sur le continent
le 27 mai 2009

Le 27 mai, j'ai pris part à une expédition à la base annexe de Cap Prudhomme, avec Caroline, notre médecin et Yann, notre électricien, chargé de vérifier le fonctionnement des panneaux solaires. Installée à 5 km de Dumont d'Urville sur le continent, elle sert durant l'été de camp intermédiaire pendant les trois opérations de ravitaillement de la base permanente Concordia, à 1 100 km à l'intérieur des terres. Une équipe de trois personnes était requise pour rallier la base à pied sur une banquise de 60 à 70 cm d'épaisseur. Ainsi, en cas de difficulté de l'un d'entre nous, les deux autres pourraient lui porter secours. Nous avons bénéficié de conditions favorables pour cette longue marche de 4 heures : environ -14/-15°C, avec un faible vent catabatique sous le soleil. La progression sur la glace irrégulière était assez pénible à cause des congères et de la neige molle où les pieds s'enfoncent. La beauté des paysages nous a bien récompensés.

Un autre spectacle fascine tous les Adéliens depuis quelques semaines : les manchots empereurs. Dès l'apparition de la banquise, des colonnes entières, repérables même à grande distance, ont convergé chaque jour vers la manchotière, le lieu où ils se regroupent pour pondre et couver. Celle de Terre Adélie existait déjà lors du premier hivernage en 1952. Elle est située sur la banquise à proximité des îles les plus vastes de l'archipel de Géologie, à 1 km environ de la base. Observer ces animaux sauvages, parfois d'assez près (1), car ils sont curieux et intrépides, constitue une expérience inoubliable.

Le manchot empereur, le plus grand des manchots (1 à 1,15 m  environ pour 20 à 40 kg), vit uniquement en Antarctique. En Terre Adélie, il est le seul oiseau qui se reproduit en hiver sur la banquise. D'autres espèces se reproduisent en été, sur les rochers de l'archipel (Pétrel des neiges, Damier du Cap, Océanite de Wilson, Skua Antarctique, Fulmar Antarctique, Pétrel Géant Antarctique et manchot Adélie). A la différence de nombreux oiseaux, les manchots empereurs, n'ont pas de territoire où se reproduire et à défendre contre leurs voisins. Ils ne construisent pas de nid, car ils incubent leurs oeufs sur leurs pattes. Pour résister à la rigueur de l'hiver austral, ils misent sur leur communauté. Ils vivent durant ces longs mois tous ensemble, serrés en masse compacte les uns contre les autres pour se réchauffer. Ces animaux très sociables se relaient périodiquement pour occuper les positions les plus excentrées et donc les plus exposées au froid.

La ponte a lieu en mai et se poursuit parfois jusqu'à début juin. Chaque femelle confie alors l'œuf au mâle puis retourne en mer reprendre des forces. Depuis mi-mai, nous voyons de petites colonnes de manchots quitter la manchotière. Les femelles se rassemblent, semblent attendre un signal, puis se dirigent plein Nord, vers la mer. Le 18 mai, un groupe de 150 individus, massé au bout du chenal du Lion, s'est mis en marche dès les premiers rayons du soleil. Pendant ce temps, le mâle, plus adapté aux températures extrêmes grâce à l'épaisse couche de graisse sous sa peau, jeûne en incubant. Au retour des femelles, en juillet, les parents se relaieront auprès de leur unique poussin. Le 3 mai, nous avons enfin aperçu les premiers oeufs, bien protégés sous le ventre des manchots.

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La manchotière
le 29 mai 2009
Manchots couvant leur oeuf
le 3 mai 2009
(copyright Marion Kriloff)

L'Antarctique constitue bel et bien un laboratoire d'observation irremplaçable et quasi intact de la biodiversité. La faune et la flore qui vivent ici résultent de l'évolution naturelle car l'Homme n'a pas introduit d'espèces dans cette région. Parmi les scientifiques de Dumont d'Urville, plusieurs spécialistes de la faune (2), dont Marion Kriloff, ornithologue-écologue du Centre d'Etudes Biologiques de Chizé (CNRS) et Céline Zimmer, ichtyologiste du Laboratoire d'Océanographie de Villefranche (CNRS).

Marion étudie les différentes espèces d'oiseaux qui se reproduisent dans l'archipel de Géologie dans le cadre d'un programme à long terme basé sur un comptage annuel. Elle a procédé en mai au comptage des manchots à l'aide de photographies de la manchotière traitées par ordinateur. Un deuxième comptage en juin se concentrera cette fois sur les mâles incubant. En avril 2008, 7 479 manchots (mâles et femelles) ont été dénombrés, et en juin, 3373 individus mâles. Marion effectue également des contrôles par baguage : les oiseaux ainsi identifiés peuvent être repérés l'année suivante et des informations complémentaires déduites (âge de l'individu, succès de la reproduction...). Grâce à ces observations, les scientifiques suivent l'évolution de ces espèces, tentent de comprendre l'impact des facteurs climatiques et humains sur leur reproduction et déterminent les mesures de protection et de conservation en Terre Adélie et en Antarctique.

Céline participe à une étude (3) consacrée à l'évolution et l'écologie des poissons du plateau Est Antarctique qui a débuté cet été par un volet océanographique entre Dumont d'Urville et le glacier du Mertz. En janvier, elle a réalisé des prélèvements de plancton, en surface et en profondeur, avec un filet à maille très fine appelé Omori. Puis, à l'aide du R.O.V, un robot vidéo sous-marin, elle a cette fois observé les fonds autour de l'île des Pétrels jusqu'à 200 mètres.

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Prélèvement au trou de pêche
juin 2009
Un poisson parfaitement adapté :
le Notothénia coriiceps
mai 2009

Cet hiver, Céline se concentre sur les poissons se nourrissant de zooplancton sous la banquise. Le 14 avril, elle a foré dans la banquise un "trou de pêche", d'un mètre de côté, à 500 m de l'île des Pétrels. Cette ouverture, pratiquée au même endroit chaque année, permet les comparaisons d'une année sur l'autre. Céline y poursuivra ses prises et mesures grâce à un treuil tout l'hiver : données océanographiques jusqu'à 40 m (température, pression, salinité...), échantillons d'eau à 2 m pour l'étude du phytoplancton, pêche au filet de zooplancton du fond à la surface et carottages de glace de mer contenant diverses espèces animales. Les poissons pêchés à l'aide de filet trémail, casiers et palangre sont mesurés, pesés, sexés et disséqués afin de recueillir leur contenu stomacal. Le but : étudier la chaîne alimentaire (phytoplancton - zooplancton – poissons) (4) du milieu marin local.

Près de 20 000 espèces de poissons sont répertoriées dans le monde, 200 seulement dans l'océan Austral. Parmi elles, deux espèces singulières sont remarquablement bien adaptées au milieu polaire. Le poisson des glaces ou Channichthyidae est d'un blanc fantomatique dû à son sang dépourvu d'hémoglobine. L'oxygène se dissout directement dans le plasma mais en faible quantité. Son muscle cardiaque très développé compense en assurant une circulation sanguine plus intense. Le Notothenia se révèle capable de vivre dans une eau à température négative. Il fabrique des protéines agissant comme un antigel : elles dissolvent les petits cristaux de glace qui provoqueraient la coagulation du sang.

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La passerelle à la sortie du dortoir
ensevelie sous une congère
le 3 mai 2009
30 ans à Dumont d'Urville !
le 30 mai 2009

Le dernier samedi de mai, j'ai fêté mes 30 ans à Dumont d'Urville, en Antarctique, en compagnie de 25 Adéliens et de milliers de manchots Empereurs ! Un moment spécial, dans ce lieu hors du commun. Je repense au petit garçon, plongé la plupart du temps dans un atlas, qui rêvait avec curiosité et envie de l'Antarctique, ce lieu inaccessible, sans population, sans capitale, sans monnaie... Peu avant midi, les Adéliens m'ont réservé une surprise : la passerelle entre le dortoir et le séjour porte désormais mon nom, en l'honneur de mes efforts énergiques et constants pour la débarrasser des congères successives. Après avoir lancé un ballon-sonde, je me suis attelé à la préparation de tartes aux fruits avec la complicité de Vincent, notre boulanger-pâtissier. Nos réserves de produits frais étant épuisées depuis fin avril, j'ai choisi un assortiment de fruits surgelés : poires, ananas, cerises, abricots, groseilles et myrtilles. Ces gâteaux - mes tout premiers - étaient de l'avis de tous délicieux.

Nous approchons avec une certaine impatience des fêtes de la Midwinter qui célèbrent le 21 juin, au solstice d'hiver, la moitié de notre hivernage et le rallongement des jours. Ce jour sera le plus court : 121 minutes de soleil !

François Gourand
et Isabelle Doudelle

Tous nos remerciements à Céline Zimmer et Marion Kriloff qui ont aimablement répondu aux questions de la Rédaction pour ce numéro.

1 – Le Protocole de Madrid (1991) assure la protection globale de l'environnement en Antarctique et des écosystèmes dépendants et associés. L'Antarctique est ainsi désigné « réserve naturelle consacrée à la Paix et à la Science ». La circulation y donc réglementée. Six sites de l'archipel Pointe Géologie sont classés dans la Zone Spécialement Protégée de l'Antarctique n° 120 : les îles Claude Bernard, Lamarck, Jean Rostang et Le Mauguen, ainsi que le Nunatak du Bon Docteur et la colonie de manchots empereurs. L'accès à cette zone est strictement réservé aux scientifiques détenteurs d'un permis particulier. J'ai pu y pénétrer exceptionnellement en accompagnant les biologistes de la base Dumont d'Urville et en respectant les consignes (notamment une distance minimale de 30 m).

2 – La base Dumont d'Urville accueille 4 scientifiques spécialistes de la faune : trois d'entre eux s'intéressent aux oiseaux et le quatrième à la faune marine.

3 –  L'étude ICO²TA : Integrated Coastal Ocean Observations in Terre Adélie

4 – La chaîne alimentaire du milieu marin peut être résumée ainsi :
Le phytoplancton : base du système alimentaire constitué de petits organismes d'origine végétale (algues et mousses). Il se développe à profusion en été, avec le retour du soleil et la fonte des glaces, et nourrit une faune variée : étoiles de mer, oursins et krill par exemple.
Le zooplancton : petits organismes d'origine animale, se nourrissant de phytoplancton. Il est constitué notamment du krill, de copépodes (petits crustacés). Il sert de nourriture de base aux poissons, phoques, manchots et autres oiseaux.

Photographies : Copyright Météo-France/François Gourand
Manchots empereurs couvant leur oeuf : Copyright Marion Kriloff


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Les prévisions météo sur Dumont d'Urville
Institut polaire français Paul-Emile Victor
Terres australes et antarctiques françaises
Année polaire internationale - France

Liens complémentaires
Protocole de Madrid
Centre d'Etudes Biologiques de Chizé (CNRS)
Laboratoire d'océanographie de Villefranche (CNRS)




 


 

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